Il y a des civilisations qui se reconnaissent à leurs cathédrales, d’autres à leurs philosophies, et la nôtre… à ses tatouages, ses SUV et ses clignotants oubliés. Ce n’est pas moi qui le dis, mais l’observation quotidienne d’une société où chacun vit comme si l’autre n’existait pas.
Regardez autour de vous : sur la route, on double sans prévenir, persuadé que l’univers devinera notre trajectoire. Dans les rues, les trottinettes s’abandonnent au milieu des trottoirs comme des coquilles vides. Aux terrasses de café, chacun a les yeux rivés sur son smartphone, seul au milieu des autres. Et dans les salles de sport, les corps s’affichent tatoués de la tête aux pieds, comme si la peau devenait le dernier espace de liberté individuelle.
Qu’y a-t-il de commun entre un SUV, un écouteur sans fil et un bras couvert d’encre ? Tous racontent la même histoire : celle d’un monde où l’individu se croit roi, quitte à oublier le royaume collectif qui l’entoure. Le SUV protège son conducteur mais écrase l’espace public. Le tatouage clame l’unicité, mais finit par standardiser les corps. Le clignotant oublié nie purement et simplement l’existence d’autrui.
On dira : ce ne sont que des détails. Mais les civilisations, disait Paul Valéry, meurent souvent de l’érosion subtile du lien social. Ce n’est pas seulement la crise économique ou la guerre qui les fragilise, c’est aussi ce moment imperceptible où chacun cesse de faire attention à l’autre.
La France de 2025 n’est pas en guerre, mais elle vit une drôle de bataille : celle entre le vivre ensemble et le vivre à côté. Et ce combat se joue parfois dans des gestes minuscules, comme lever un doigt pour actionner un clignotant.