Presque deux siècles après De la démocratie en Amérique, Tocqueville continue de nous tendre un miroir saisissant. Ce jeune aristocrate du XIXᵉ siècle, fasciné par l’expérience américaine, avait repéré ce qui allait structurer nos sociétés : la marche inexorable vers l’égalité et son corollaire inattendu, l’individualisme. Dans les plaines américaines qu’il arpente en 1831, il croit voir l’avenir : une société où les hiérarchies traditionnelles s’effacent au profit d’une égalisation des conditions. Mais derrière cette promesse démocratique, il débusque un danger plus insidieux, celui du repli tranquille sur soi. Contrairement à l’égoïsme, l’individualisme démocratique est une forme douce de désintérêt pour la chose publique. Le citoyen se concentre sur son cercle intime et délègue à l’État la gestion de l’intérêt général.
Difficile de ne pas y voir une préfiguration de la France contemporaine. Abstention record, effondrement des partis, corps intermédiaires exsangues : les symptômes d’un désengagement civique massif s’accumulent. Dans le même temps, la dépendance à l’État-providence n’a jamais été aussi forte, entre demande de protection sanitaire, sécuritaire, économique. Tocqueville parlait d’un “despotisme doux” : une tutelle bienveillante mais infantilisante, qui sécurise les existences tout en affaiblissant la liberté politique.
La pandémie a cristallisé ce dilemme. La liberté de circuler, de se réunir, de travailler fut suspendue au nom de l’égalité de traitement face au virus. Tocqueville l’avait anticipé : les peuples démocratiques préfèrent l’égalité, quitte à la payer d’une réduction de leurs libertés. Dans une France où la régulation, la redistribution et la protection sont toujours plus réclamées, le constat sonne comme une prophétie.
Le vieux monde aristocratique maintenait une continuité entre générations, une solidarité enracinée. La démocratie fragmente. Familles recomposées, effritement des communautés locales, recul des grandes institutions collectives : le ciment se fissure. À la place, une compétition généralisée s’installe, dans le travail, la consommation, l’apparence. Les réseaux sociaux, vitrines globales, accentuent la spirale : chacun compare, expose, jalouse. Tocqueville parlait d’“envie dévorante”. Instagram et TikTok en sont aujourd’hui l’illustration clinique.
Faut-il conclure qu’il avait tout vu, tout prévu ? Son génie fut de repérer les forces profondes : égalisation des conditions, retrait individuel, hypertrophie de l’État. Mais il esquissait aussi une issue : les contre-pouvoirs. Presse libre, associations, institutions locales capables de réveiller l’esprit civique. Deux siècles plus tard, ces garde-fous existent encore, mais peinent à compenser l’attraction centrifuge d’un individualisme algorithmique.