Jamais l’individu n’a semblé aussi libre. Jamais il ne s’est senti aussi fragile. Cette contradiction résume l’expérience contemporaine d’un Occident marqué par l’essor d’un individualisme connecté, où l’identité se construit à travers l’exposition de soi et la quête permanente de reconnaissance. Derrière ce que certains appellent désormais le narcissisme social se joue une transformation profonde des liens collectifs.
Un long processus historique
L’individualisme n’est pas né avec Instagram. Il plonge ses racines dans l’histoire longue : l’humanisme de la Renaissance, la conscience personnelle de la Réforme, les droits de l’homme des Lumières. La démocratie et la révolution industrielle ont prolongé ce mouvement, en libérant l’individu des tutelles religieuses et communautaires.
Alexis de Tocqueville observait déjà, au XIXᵉ siècle, la montée d’un « individualisme démocratique », où chacun tend à se replier sur sa sphère privée. Le XXᵉ siècle a accéléré cette évolution avec la société de consommation : l’ego devient une marchandise, l’identité s’affirme par les objets que l’on possède. Le sociologue américain Christopher Lasch en faisait, dès 1979, le diagnostic dans La culture du narcissisme.
Une modernité « liquide » et instable
Depuis les années 1980, la mondialisation et le néolibéralisme ont fragilisé les collectifs traditionnels : Église, syndicats, partis politiques. L’individu se retrouve seul face à l’incertitude. Le sociologue Zygmunt Bauman a forgé l’image d’une « modernité liquide », où les identités et les liens sociaux sont précaires, révocables, toujours susceptibles de se dissoudre.
Cette liquidité se retrouve dans les relations affectives ou professionnelles, mais aussi dans l’espace numérique : un « ami » peut disparaître d’un clic, un « like » être remplacé par un autre. La quête de reconnaissance devient une course sans fin.
L’individualisme en réseau
Avec la révolution numérique, décrite par Manuel Castells dans L’Ère de l’information, l’individu devient le centre de son propre réseau. Il façonne son identité en ligne, recherche visibilité et validation. Castells parle d’« individualisme en réseau » : une liberté nouvelle, mais dépendante des flux d’information et des algorithmes.
Les identités collectives se recomposent : identités « légitimantes » produites par les institutions, identités « de résistance » portées par les dominés, identités « de projet » inventées par les mouvements citoyens. Toutes partagent un même moteur : la reconnaissance.
Transparence et auto-exploitation
Pour le philosophe Byung-Chul Han, ce narcissisme social n’est pas marginal mais central dans nos sociétés néolibérales. Dans La société de la fatigue et La société de la transparence, il décrit un individu sommé de performer et de s’exposer en permanence. Le like devient une micro-dose de validation sociale, l’existence se confond avec la visibilité.
Ce régime d’auto-exploitation conduit à l’épuisement : burn-out, dépression, fatigue d’être soi.
Une démocratie fragmentée
Le politologue Pierre Rosanvallon analyse le phénomène sous l’angle démocratique. L’individualisme est une conquête, mais il engendre une demande illimitée de reconnaissance singulière. Chacun veut être vu, entendu, pris en compte personnellement.
Cette exigence complique la construction d’un espace commun. La démocratie se transforme en une multitude de revendications particulières, une « contre-démocratie » fondée sur la méfiance et la surveillance des gouvernants.
Harari, Diamond, Fourquet : d’autres éclairages
Pour l’historien Yuval Noah Harari, le narcissisme social est une illusion collective : le « moi » est une fiction, désormais exploitée par les algorithmes qui connaissent nos désirs mieux que nous-mêmes. L’anthropologue Jared Diamond rappelle, lui, que nos cerveaux sont adaptés à de petites communautés soudées. Le narcissisme social peut alors être vu comme une compensation à la perte de reconnaissance naturelle qu’assuraient jadis familles et clans.
Enfin, en France, Jérôme Fourquet en fournit la preuve empirique : fragmentation du pays en « archipels », explosion des micro-identités, importance croissante du smartphone, consumérisme individualiste (SUV, tatouages). Autant de symptômes d’une société où l’individu se vit comme roi… mais peine à trouver un horizon collectif.
En quête de nouveaux liens
Ce long processus nous a conduits à un individu hyperconnecté mais isolé, visible mais vulnérable, libre mais incertain. L’enjeu est désormais de transformer cet individualisme fragmenté en une sociabilité renouvelée.
Certains prônent une revalorisation du commun (Rosanvallon), d’autres un détachement vis-à-vis du moi (Harari), ou encore une réinvention de communautés denses (Diamond). Castells lui-même voit dans les réseaux numériques non seulement des machines à produire du narcissisme, mais aussi des vecteurs potentiels de projets collectifs.
✍️ Conclusion Le narcissisme social n’est pas une mode ni une pathologie individuelle : c’est la structure même de nos sociétés. Reste à savoir si nous saurons, collectivement, en faire une étape vers de nouvelles formes de reconnaissance mutuelle — ou si nous resterons prisonniers de ce miroir numérique où chacun cherche à se voir, sans jamais vraiment rencontrer l’autre.