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Le principe de précaution, ou quand la peur du risque nourrit le narcissisme social

posté les 23/09/2025 par Bruno

Le principe de précaution, ou quand la peur du risque nourrit le narcissisme social

#Entre effondrement et renaissance

posté le 23/09/2025 par Bruno

Pensé à l’origine comme une arme juridique contre les menaces irréversibles — pollution nucléaire, catastrophes sanitaires, dérèglement climatique —, le principe de précaution s’est progressivement étendu bien au-delà de son domaine initial. Devenu une norme sociale diffuse, il a profondément remodelé notre rapport au danger, à la responsabilité et, paradoxalement, à l’altérité.

Une précaution devenue culture

Adopté en 2005 dans la Constitution française, le principe de précaution devait protéger les générations futures contre les conséquences d’innovations technologiques ou industrielles mal maîtrisées. Mais de règle prudente, il est devenu culture de la méfiance.

Aujourd’hui, le spectre du risque — sanitaire, psychologique, sécuritaire — infiltre tous les pans de la vie sociale. Chaque activité collective se voit corsetée par des normes draconiennes, chaque initiative doit prouver son innocuité absolue, chaque parent ou consommateur réclame la garantie du « zéro danger ».

La disparition de la prise de risque

Cet élargissement a entraîné une réduction massive de la prise de risque dans la société :

  • Éducation et enfance : les parents hésitent à confier leurs enfants à des organisations comme le scoutisme ou les colonies de vacances, par peur des accidents, des abus ou des litiges juridiques. Résultat : des générations d’enfants grandissent dans un univers hyper-protégé, où l’imprévu est soigneusement évité.
  • Vie collective : associations et clubs sportifs renoncent à organiser certaines activités, découragés par les contraintes réglementaires, la multiplication des assurances obligatoires et la crainte des procès.
  • Innovation : les chercheurs et entrepreneurs se voient freiner par un environnement où le moindre projet doit anticiper des risques hypothétiques, ralentissant l’audace scientifique et technique.

Le risque comme ressource identitaire

Cette hypertrophie de la précaution a aussi modifié la manière dont les individus se définissent. Là où la prudence devait être au service du collectif, elle devient aujourd’hui outil d’affirmation personnelle.

Dans un univers saturé de normes et de protocoles, chacun se perçoit comme détenteur d’une vulnérabilité particulière — allergie, phobie, hypersensibilité — qu’il exige de voir reconnue et protégée. La précaution devient alors vecteur de narcissisme social : au lieu d’accepter le risque partagé, on brandit sa fragilité comme un droit à une attention spéciale.

Un paradoxe démocratique

Le paradoxe est cruel : vouloir supprimer le risque, c’est aussi supprimer une partie de ce qui forge la confiance, le courage, le sens collectif. Là où jadis l’épreuve du risque soudait — par le jeu, l’aventure, l’expérimentation —, la précaution généralisée fragmente la société en individus protégés mais isolés.

Ce faisant, la société ne devient pas plus robuste, mais plus vulnérable : moins capable de faire face aux imprévus, moins apte à accepter l’incertitude, plus dépendante d’un encadrement réglementaire qui étouffe l’initiative.

Le besoin d’un nouvel équilibre

La question n’est pas d’abolir le principe de précaution, mais de le replacer à sa juste place. Un principe destiné à encadrer des risques majeurs ne devrait pas se transformer en idéologie de l’hypersécurité. Il est urgent de retrouver une pédagogie du risque, dès l’enfance : apprendre à tomber, à rater, à improviser.

Sans quoi, nous risquons de devenir une société où la sécurité absolue se paie du prix le plus lourd : celui de la liberté, de la solidarité et, au fond, du goût de vivre ensemble.