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Jules, ou la mélancolie de la conduite perdue

posté les 23/09/2025 par Bruno

Jules, ou la mélancolie de la conduite perdue

#Vers une philosophie de la création et de la présence

posté le 23/09/2025 par Bruno

Il avait cru bien faire. Comme tant d’autres, Jules avait troqué sa vieille berline pour une Toyota hybride. L’air du temps, la bonne conscience écologique, le confort sans histoire. Six ans plus tard, il a tout plaqué. Non pas pour une Tesla ou une Dacia électrique, mais pour une Mini des années 70, cabossée et rieuse, « magnifiquement désuète », comme il dit.

Pourquoi ? « Parce que je m’ennuyais. » L’aveu claque, simple, presque brutal. L’hybride ne lui offrait rien d’autre que des trajets lisses, calibrés, anesthésiés. « Ce n’était plus une voiture, mais un sas de transport, un fauteuil climatisé sur roues. » Le coup de grâce est venu un après-midi d’été, quand Jules a raté un stop, perdu dans ses pensées. « Je ne savais même plus que je conduisais. »

Le désenchantement automobile

Le cas de Jules n’est pas isolé. C’est le symptôme d’une mutation profonde : l’automobile, jadis synonyme de liberté et de désir, est devenue un produit utilitaire, pensé pour rassurer, pas pour émouvoir. Les constructeurs rivalisent de technologies d’assistance et de conforts aseptisés, mais dans le processus, ils ont sacrifié l’essentiel : la passion de conduire.

Les SUV s’alignent, clones massifs dictés par les normes de sécurité et les plateformes industrielles. À l’intérieur, des écrans géants standardisés effacent jusqu’au dernier frisson mécanique. Barthes parlait de la Citroën DS comme d’une « cathédrale moderne » ; que dirait-il aujourd’hui d’un parking rempli de crossovers gris métallisé ? Une banlieue pavillonnaire de tôle, sans transcendance ni poésie.

L’illusion verte

Le plus cruel, c’est que la transition écologique a bon dos. On nous vend des hybrides et des électriques comme des totems verts, alors qu’elles restent des objets de consommation de masse, produits dans une logique d’obsolescence accélérée. « Ma Toyota était censée être vertueuse. Mais au fond, c’était juste une boîte à rouler, conçue pour être remplacée au bout de quelques années », soupire Jules.

À l’inverse, sa Mini, malgré son moteur gourmand, a déjà traversé cinq décennies. Elle est réparée, bricolée, aimée. Sa durabilité réelle vaut parfois mieux que la vertu affichée d’un SUV électrique dont la batterie finira à la casse avant ses quinze ans. L’écologie, ce n’est pas seulement consommer moins de carburant : c’est faire durer, transmettre, réutiliser.

Le retour à l’imparfait

Aujourd’hui, Jules retrouve des sensations oubliées. « Avec la Mini, je suis obligé d’écouter, de sentir, d’être là. Elle vit, elle tousse, elle râle parfois, mais elle ne m’endort jamais. » Le tableau de bord en bois, le moteur qui vibre, les caprices du démarreur sont devenus des complicités.

C’est là que réside la dimension politique de son choix. Refuser l’ennui standardisé, c’est refuser une automobile transformée en électroménager. C’est résister à une industrie qui nous vend des clones bardés d’électronique sous couvert de progrès. C’est rappeler que conduire, c’est aussi une affaire d’émotion, de lien avec une machine imparfaite et belle.

Une leçon pour l’avenir

Jules n’est pas nostalgique d’un âge d’or perdu, il ne nie pas les enjeux climatiques. Il incarne plutôt une contradiction féconde : aimer l’automobile sans se soumettre à sa version la plus fade et la plus industrielle. « On peut aimer la planète et aimer les voitures. Mais pas les voitures qui nous transforment en passagers de nos propres vies. »

Au fond, son petit geste – quitter une Toyota hybride pour une Mini ancienne – raconte beaucoup plus qu’une fantaisie. Il dit la soif d’authenticité dans un monde saturé de conforts interchangeables. Il dit que la modernité n’a pas à rimer avec conformisme. Et il dit, surtout, que la conduite n’est pas morte tant qu’il reste des gens pour s’ennuyer… et pour choisir de rallumer le feu.