J’ai récemment écouté un long entretien avec Emmanuel Todd. Sa voix posée, presque calme, tranche avec la gravité de ce qu’il dit. Et en l’écoutant, une question s’est imposée : comment en sommes-nous arrivés là ? Et surtout, qu’est-ce qui nous attend ?
Todd rappelle que l’Occident s’est bercé d’illusions. On a cru qu’on pouvait vivre sans produire, simplement en spéculant, en imprimant des billets, en s’endettant. On a pensé que le dollar et l’euro suffiraient à nous protéger. On a cru que la Russie s’effondrerait sous les sanctions, que la Chine resterait une usine docile, que l’Inde nous serait fidèle. Or, c’est l’inverse qui s’est produit. La Russie a tenu, la Chine a pris de l’avance, l’Inde s’est tournée vers Moscou et Pékin. Le monde a basculé ailleurs, presque sans que nous nous en rendions compte.
Là-dessus, Todd est sans pitié : l’Europe n’est plus souveraine. Elle ressemble à un protectorat américain. Les bases militaires, les accords commerciaux déséquilibrés, la dépendance énergétique et numérique : tout cela compose un paysage de soumission consentie. Je n’y avais jamais pensé en ces termes, mais la comparaison avec l’Inde colonisée par l’Empire britannique au XIXe siècle fait froid dans le dos. Sommes-nous devenus les colonisés de notre propre histoire ?
Longtemps, on a cru que l’Allemagne nous tirerait vers le haut. Aujourd’hui, elle s’enfonce dans la récession et délocalise ses usines… aux États-Unis. Quant à la France, elle reste enfermée dans l’euro et paralysée par la dette. Elle a gardé un réflexe égalitaire, mais sans leviers pour le traduire en politique.
Et puis il y a les États-Unis. La superpuissance, oui, mais aussi une société en crise : violence, fractures sociales, incapacité à produire ce qu’elle invente. Todd parle d’une « société monstrueuse », frappée d’une pulsion de mort. L’image est forte, mais difficile à balayer. Comment ne pas y voir le miroir de nos propres contradictions ?
Enfin, Gaza. Pour Todd, c’est la faillite ultime. Voir un État issu d’un peuple martyr infliger à un autre peuple ce qui s’apparente à un génocide, et constater l’Occident soutenir ou se taire… C’est un point de non-retour. Peut-on encore parler de « droits de l’homme » sans rougir ?
Alors, qu’est-ce qui va nous arriver ? Peut-être un défaut de dette, brutal et égalitaire. Peut-être une rupture politique, quand les peuples diront non à la tutelle américaine. Mais pour l’instant, c’est l’immobilisme qui domine : une Europe dépendante, une Allemagne brisée, une France impuissante. Le reste du monde avance, lui. La Russie sort renforcée, la Chine impose ses règles, l’Inde suit son chemin.
Ce qui me frappe, en sortant de cet entretien, c’est la formule de Todd : « Je suis un occidental malheureux. » Elle me parle. J’ai le sentiment d’appartenir à ce monde, à cette histoire, mais aussi d’assister, impuissant, à sa décomposition. Comment en sommes-nous arrivés là ? Par arrogance, par déni, par soumission. Qu’est-ce qui va nous arriver ? Probablement un long temps de déclassement… à moins qu’un sursaut n’arrive.
Et je me demande : avons-nous encore la force de ce sursaut ?