J’ai longtemps cru que la philosophie était une affaire d’idées. Puis j’ai compris qu’elle était d’abord une affaire de vie : la manière dont on traverse le monde quand on ne lui ressemble pas tout à fait. Être homosexuel, dans ma génération, ce n’était pas un drame ; c’était un exercice de lucidité. Il fallait apprendre à se regarder dans le miroir sans attendre l’autorisation d’autrui. Très tôt, j’ai su que je n’appartiendrais jamais vraiment à la norme. Mais plutôt que d’en faire un combat, j’en ai fait une discipline intérieure : se connaître, se tenir droit, ne pas mentir. C’est là que Nietzsche m’a rejoint : il ne s’agit pas de chercher la tolérance, mais de se créer soi-même. La vie n’excuse rien, elle exige tout. À celui qui se sait différent, elle dit : deviens ce que tu es.
Le christianisme de mon enfance m’a appris la douceur, la gratitude, la compassion. Nietzsche m’a appris la force, le courage, la responsabilité. Entre les deux, j’ai trouvé une paix étrange : celle d’aimer le corps sans l’idolâtrer, de vivre la sensualité comme une forme de reconnaissance. Onfray m’a aidé à voir que le plaisir n’est pas une faute, c’est une manière de dire merci à l’existence. Comte-Sponville m’a rappelé qu’il pouvait être aussi une prière. Le désir n’a pas besoin de justification : il a besoin d’élégance.
J’ai passé ma vie à chercher des alliés, pas des semblables. Des hommes capables d’écouter sans juger, de rire sans se moquer, de parler vrai sans brutalité. Des compagnons de lucidité. Les fraternités que je fonde ou fréquente ne sont pas des refuges identitaires : ce sont des communautés de regard, où l’on partage le goût du vrai, du beau et du loyal. Être minoritaire n’impose pas d’être communautaire ; il impose d’être cohérent.
Je ne crois plus en Dieu, mais je crois à la beauté comme à une forme de justice. Quand le monde est laid, injuste ou vulgaire, il reste la possibilité d’un geste juste : bien faire les choses, soigner une parole, un lieu, un repas. Mishima l’avait compris : la beauté n’est pas un luxe, c’est une forme de courage. Elle ne sauve personne, mais elle empêche de se renier.
Je ne cherche plus à convaincre. Je préfère remercier : la vie, les rencontres, les moments où la solitude devient force. La différence m’a appris la gratitude, parce qu’elle oblige à regarder tout ce qui demeure. Je ne crois pas au salut, mais je crois à la tenue : marcher sans baisser la tête, aimer sans honte, penser sans arrogance.
Ma philosophie est simple : vivre sans Dieu, mais avec style ; aimer sans peur, mais avec exigence ; penser librement, mais avec gratitude.