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Saint-Simon et la tentation du confort

posté les 23/10/2025 par Bruno vue(s)1

Saint-Simon et la tentation du confort

#L’homme face à lui-même et au monde

posté le 23/10/2025 par Bruno vue(s)1

Henri de Saint-Simon rêvait d’un monde réconcilié avec lui-même. Il croyait que la science, la technique et la coopération pouvaient abolir la misère et la guerre. Son idéal était simple et grand : améliorer, aussi rapidement que possible, la condition morale et physique de la majorité des hommes. Deux siècles plus tard, ce rêve semble accompli — et pourtant, quelque chose s’est perdu en route. Le confort qu’il annonçait est devenu notre horizon, mais aussi notre impasse.

Saint-Simon avait pressenti la fin d’un monde : celui des rois, des prêtres, des hiérarchies anciennes. Il annonçait l’ère des ingénieurs, des savants, des producteurs. Il croyait à une humanité guidée par le savoir et non plus par la foi, par l’utilité et non plus par la naissance. Chez lui, le progrès n’était pas une mécanique, mais une morale. Il incarnait la promesse d’un monde où la technique servirait la fraternité. Ce rêve était noble, sincère, porté par une foi immense dans la bonté de l’homme. Mais l’histoire, comme souvent, a pris un autre tournant.

À force de vouloir soulager la vie, nous avons fini par la neutraliser. L’Occident a fait du bien-être sa religion. La douleur est devenue scandaleuse, l’effort suspect, le risque intolérable. Tout doit être régulé, apaisé, maîtrisé. Nous vivons dans une civilisation qui déteste le heurt, qui a remplacé la grandeur par la sécurité, l’espérance par la prévention. Le progrès, jadis porteur d’élan, s’est figé dans la peur de perdre. Ce n’est plus le salut des pauvres qui anime nos sociétés, mais la tranquillité des rassasiés.

Et c’est là, peut-être, le paradoxe le plus terrible : en supprimant la peur et le manque, nous avons éteint le désir. Le désir naît du manque, de la tension, du risque, du rêve. À force d’avoir voulu ne plus souffrir, nous avons cessé de vouloir. Le projet d’une vie meilleure s’est transformé en projet de ne plus rien endurer — et, par extension, de ne plus rien espérer. L’enfant, jadis symbole d’avenir, devient fardeau. Le futur n’exalte plus, il inquiète. L’humanité, repue, perd l’élan vital qui la poussait en avant. Ce que Nietzsche appelait “le dernier homme”, celui qui se contente de survivre, sans passion ni foi, semble désormais parmi nous.

Saint-Simon voulait remplacer la foi en Dieu par la foi dans l’homme. Mais en ôtant le ciel, il a ôté la verticalité. L’homme moderne n’a plus de haut ni de bas, seulement du “mieux”. Le mieux est devenu sa morale, son excuse, sa prison. Dans ce monde apaisé, il n’y a plus de tragédie, plus de grandeur, plus de dépassement. Tout se vaut, tout s’équilibre, tout s’éteint doucement. Le progrès a rempli nos vies, mais il les a vidées de sens. Une humanité qui n’endure plus rien finit par ne plus rien désirer.

Saint-Simon fut prophète du progrès, mais aussi, sans le vouloir, son prophète tragique. En plaçant la fin du malheur au centre du projet humain, il a ouvert la voie à une époque où la vie n’a plus d’autre but que de durer. Nous avons réalisé son rêve, mais en perdant ce qui lui donnait un sens : la tension vers l’infini, le goût du dépassement, la beauté du risque. Le confort a vaincu la misère — mais il a peut-être vaincu le désir avec elle.