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L’écran et la forge

posté les 23/10/2025 par Bruno vue(s)1

L’écran et la forge

#L’homme face à lui-même et au monde

posté le 23/10/2025 par Bruno vue(s)1

Forger le caractère, c’est apprendre à résister. Résister à la facilité, au découragement, au regard des autres — et souvent à soi-même. C’est une construction lente, patiente, intérieure, nourrie d’épreuves, de solitude, d’efforts répétés. Pourtant, tout, dans le monde actuel, semble conspirer contre cette formation intime : l’école adoucit les contraintes, la société valorise le confort, et la technologie efface la moindre aspérité. Le smartphone est devenu le symbole parfait de cette dérive : un objet qui promet la maîtrise du monde tout en nous en coupant la substance.

J’ai grandi dans un monde où l’on apprenait encore à attendre, à s’ennuyer, à affronter les autres et le réel. Aujourd’hui, tout semble fait pour épargner la frustration. L’école ne sanctionne plus, elle explique. On ne cherche plus à confronter, mais à apaiser. L’enfant est ménagé, protégé, rassuré. Mais c’est dans la résistance que se forme la force. Une éducation sans obstacle fabrique des êtres fragiles, dépendants de l’approbation, prêts à s’effondrer au premier refus. Et dans ce vide, l’écran s’engouffre. Il propose une récompense immédiate, sans effort, une illusion de lien sans la complexité du face-à-face.

Le smartphone est une forge inversée. Il ne trempe pas, il ramollit. Là où la forge exposait à la brûlure, l’écran nous en protège. Là où il fallait du bruit, du choc, de la résistance, le monde numérique offre la douceur d’un glissement de doigt. C’est un outil d’évitement : on y parle sans risque, on s’y montre sans se livrer, on y choisit ses images, ses interlocuteurs, ses émotions. On s’y protège du frottement du monde — ce frottement même qui formait autrefois le caractère. Nous sommes connectés, mais désentraînés à la vie.

Ce qui me frappe le plus, c’est la disparition de la solitude féconde. L’écran a remplacé le silence. L’enfant d’hier apprenait à attendre, à rêver, à se confronter à l’ennui. C’est dans ces moments creux que naissaient la patience et l’imagination. Aujourd’hui, le moindre vide est comblé. Une notification suffit à rompre le fil intérieur. Le téléphone est devenu un anti-silence : il empêche la rencontre avec soi-même. Et sans cette rencontre, il n’y a pas de caractère possible — seulement des émotions passagères, des reflets de soi.

Je ne crois pas que la technologie soit le mal. Le vrai danger, c’est le vide éducatif qu’elle remplit. Quand les adultes ne transmettent plus la valeur de l’effort, c’est l’écran qui éduque à leur place. Il apprend la réactivité, pas la réflexion ; la dépendance, pas la constance ; l’apparence, pas l’être. Là où l’école ne forge plus, l’écran formate.

Il faut sans doute réapprendre la friction. Réapprendre à échouer, à attendre, à dialoguer sans filtre. Offrir à l’enfant des moments de silence, d’écriture, de confrontation à la matière. Jardiner, débattre, construire : autant de gestes simples qui rendent le monde réel à nouveau tangible. La liberté ne naît pas de la connexion, mais du contact.

Je me dis souvent que le smartphone n’est pas la cause, mais le symptôme d’une civilisation qui a confondu protection et formation. Nous avons voulu éviter la douleur à nos enfants, et nous leur avons retiré la chance d’être forts. Nous avons remplacé l’effort par la stimulation, la solitude par la distraction. Mais le caractère, lui, ne naît pas de la caresse. Il se forge dans le heurt. Et en refusant ce heurt, notre modernité s’est peut-être privée d’âme.