Je viens d’une famille nombreuse. Six enfants, une maison toujours en mouvement, bruyante, vivante. Un père solide, travailleur, distant parfois, mais responsable. Il imposait sans expliquer, décidait sans partager. Ce n’était pas la dureté, c’était l’époque — une autorité tranquille, faite de devoir plus que de dialogue.
Ma mère, elle, était au foyer. Aimante, attentive, mais fatiguée. Elle portait le monde sans se plaindre. Soumise, oui, à sa manière : par habitude, par loyauté, peut-être par manque de mots pour faire autrement. Elle était efficace, organisée, toujours là — mais ailleurs aussi, enfermée dans ce rôle de gardienne silencieuse. Avec elle, on pratiquait le non-dit, la pudeur, le service. L’amour passait par les gestes, pas par les phrases. Chez nous, le collectif passait avant l’individu, et la discrétion valait mieux que l’expression. On apprenait à faire, pas à dire. À tenir, pas à être.
J’ai grandi dans ce climat feutré, où l’on s’aimait sans se toucher, où l’on s’écoutait sans se parler. J’y ai appris la loyauté, le sens du devoir, la patience — mais aussi l’effacement. Et c’est sans doute de là qu’est née ma révolte. Un besoin de prouver, d’exister autrement que dans le silence, de dépasser les limites invisibles de ce monde-là. Je n’ai pas cherché à m’en détacher par mépris, mais par nécessité : il fallait que je me réalise, que je devienne quelqu’un de singulier dans un univers où tout poussait à se fondre.
Avec le temps, j’ai pris mes distances. Je n’ai pas coupé les liens — j’ai simplement cessé de les porter. Je n’ai plus besoin de cette appartenance pour exister. Je me sens mieux ainsi, libre, fidèle à ce qu’ils m’ont transmis sans le savoir : le courage, la rigueur, le goût du travail bien fait. Mais à cela, j’ai ajouté ce qu’ils ignoraient : la parole, la fraternité choisie, la beauté des liens qu’on invente soi-même.
La famille m’a appris la pudeur, mais aussi la révolte. Elle m’a donné la discipline et l’envie de la dépasser. Je lui dois le besoin de prouver que l’on peut exister sans obéir, aimer sans se taire, construire sans se soumettre.
Aujourd’hui, je regarde cette histoire sans amertume. Je vois dans mes parents deux êtres qui ont fait ce qu’ils pouvaient avec ce qu’ils avaient. Mon père avait la responsabilité, ma mère la tendresse, et entre les deux, il y avait nous — une génération qui devait inventer autre chose. Je crois que c’est ce que j’ai fait, à ma manière.