Il est mort aujourd’hui à soixante-dix ans, celui qui, sans le savoir, a incarné le trouble et la lumière de toute une génération. L’acteur qui jouait Tadzio dans Mort à Venise n’était qu’un adolescent au visage d’ange, mais pour beaucoup d’entre nous, il a été plus qu’un personnage : il a été une révélation.
Je me souviens encore du choc, jeune homme, en découvrant ce film. Ce n’était pas seulement la beauté de Venise, ni la musique de Mahler, ni la lente agonie d’un monde raffiné. C’était l’apparition d’un idéal — celui d’une beauté qui ne s’explique pas, qui se ressent jusqu’à la brûlure. Et pour moi, qui cherchais à comprendre mon identité, c’était la première fois que le cinéma me disait que le désir pouvait être sublime.
Thomas Mann, derrière son masque bourgeois, avait mis dans cette histoire tout ce qu’il ne pouvait pas dire. Son Aschenbach n’est pas seulement un artiste qui s’effondre sous le poids de la perfection ; c’est un homme qui découvre trop tard que le corps est plus vrai que l’idée. L’homosexualité n’y est jamais nommée, mais elle est partout : dans la retenue, dans le regard, dans la tension entre l’ordre et la démesure. C’est une œuvre homo-esthétique avant la lettre, où la beauté masculine devient un absolu métaphysique, un miroir du divin et du perdu.
Visconti, lui, en fait un opéra de chair et de silence. Sa caméra ne montre rien de scandaleux, mais tout de bouleversant : le désir comme regard, la beauté comme douleur. L’homosexualité y est stylisée, transfigurée, élevée au rang de destin tragique.
Freud aurait parlé du retour du refoulé : l’esprit qui s’effondre sous la poussée du corps, la morale vaincue par l’inconscient. Nietzsche y aurait vu l’opposition entre l’Apollonien et le Dionysiaque : la forme glacée contre la vie brûlante. Aschenbach, en refusant la vie, meurt d’avoir contemplé la beauté sans oser la toucher. Il a voulu posséder l’idéal plutôt que de s’y abandonner.
Je crois que ce film m’a appris à aimer autrement. À comprendre que le regard homosexuel n’est pas seulement érotique : il est spirituel, esthétique, presque religieux. C’est un regard qui voit dans la beauté d’un visage, d’un geste, d’un paysage, quelque chose d’infiniment fragile et sacré.
Avec le temps, j’ai cessé de chercher à être Tadzio ou à posséder sa lumière. J’ai appris à la reconnaître dans les êtres et les choses, à l’aimer sans la consumer.
Aujourd’hui, en apprenant la mort de ce garçon devenu homme, c’est un peu de mon propre passé qui s’éteint. Mais Mort à Venise demeure — comme une confession universelle : celle de tous ceux qui ont compris que le désir et la beauté ne s’opposent pas à la morale, mais la précèdent. Et que dans la contemplation d’un corps, d’un ciel ou d’une ville, il y a peut-être la seule forme d’éternité accessible aux hommes.