On l’a appelé héros. Moi, je me demande s’il n’était pas simplement las.
Las de sa vie trop pleine : une usine qui marchait, une famille nombreuse, des responsabilités empilées comme des caisses dans son entrepôt. Il avait réussi, oui. Trop vite, trop fort peut-être. Et soudain, la guerre. La voix grave d’un général inconnu qui, depuis Londres, disait : “La France a perdu une bataille, mais elle n’a pas perdu la guerre.”
Il n’a pas hésité. Le lendemain, il est parti.
Ce geste, on l’a longtemps raconté dans la famille comme une légende. “Ton grand-père a tout quitté pour la France libre.”
C’était vrai. Il a quitté une épouse, sept enfants, dont une nouveau-née, et une entreprise prospère. Il a quitté un monde stable pour un autre qui n’existait pas encore.
Mais ce qu’on ne disait pas, c’est qu’il a peut-être aussi quitté sa propre vie.
Je me suis souvent demandé : qu’est-ce qui pousse un homme à tout laisser ? L’amour de la patrie ? Le sens du devoir ? Ou bien un besoin plus intime : celui de s’arracher à soi-même ?
Certains partent pour sauver un pays, d’autres pour échapper à une vie. Les deux peuvent coïncider, et c’est sans doute là que naît la confusion du mot “héros”.
Je ne crois pas qu’il ait fui par lâcheté. Mais peut-être par fatigue.
Fatigue d’être le père, le patron, le pilier. Fatigue de tenir un rôle dont on ne peut plus s’extraire.
La guerre lui a offert un prétexte : la possibilité de disparaître dans une cause plus grande, et de recommencer ailleurs.
Ceux qu’il a laissés ne l’ont pas tous compris.
Sa fille aînée ne lui a jamais pardonné. Pour elle, il n’était pas un héros, mais un déserteur.
Et je crois qu’elle n’avait pas tort.
Il y a dans tout acte héroïque une part de fuite : le désir d’être ailleurs, d’être autrement, de brûler ce qu’on a construit.
L’histoire transforme cela en grandeur. Mais à l’échelle d’une famille, c’est une blessure qui ne se referme pas.
Aujourd’hui encore, je regarde sa photo.
Un visage droit, décidé, presque trop calme.
Je n’y lis pas la ferveur d’un patriote, mais le silence d’un homme qui a pris une décision sans retour.
Peut-être n’a-t-il jamais su lui-même s’il était parti pour la France ou pour lui-même.
Et c’est peut-être pour cela que son geste me touche tant : parce qu’il reste, encore aujourd’hui, indéchiffrable.