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Et si les Français recommençaient à être fiers de la France ?

posté les 09/09/2026 par Bruno vue(s)1

Et si les Français recommençaient à être fiers de la France ?

#L’homme face à lui-même et au monde

posté le 09/09/2026 par Bruno vue(s)1

Il existe en France un exercice auquel nous excellons probablement davantage que tous les autres peuples : expliquer pourquoi notre pays va mal.

Nous sommes trop endettés, trop taxés, trop bureaucratiques, trop divisés. Notre industrie a reculé, notre école décline, nos services publics fonctionnent moins bien, notre influence internationale s'érode. Nous comparons notre croissance à celle des États-Unis, notre industrie à celle de l'Allemagne, nos finances publiques à celles des pays du nord de l'Europe et notre niveau scolaire à celui de l'Asie.

Et nous finissons assez logiquement par conclure que la France est un pays en déclin.

Une puissance moyenne qui continue à se prendre pour une grande.

Il y a évidemment beaucoup de vrai dans ce constat. Nier nos difficultés serait aussi absurde que de les exagérer.

Mais à force de regarder exclusivement ce qui ne fonctionne plus, nous avons peut-être fini par ne plus voir ce qui fonctionne encore.

Et il est assez amusant qu'il faille parfois un Anglais pour nous le rappeler.

Le regard inattendu d'un Britannique sur la France

L'essayiste britannique Ed West vient de consacrer un article particulièrement élogieux à la puissance militaire française, à l'occasion de la sortie d'un film consacré à Charles de Gaulle.

Son regard est intéressant précisément parce qu'il vient d'outre-Manche.

Pendant des siècles, Français et Britanniques se sont affrontés. Leur rivalité constitue une partie essentielle de l'histoire européenne.

Pourtant, West rappelle quelque chose que nous oublions souvent : depuis Waterloo, les deux pays ont combattu côte à côte dans une quantité impressionnante de conflits.

Crimée, Première Guerre mondiale, Seconde Guerre mondiale, Corée, guerre du Golfe, Kosovo, Afghanistan, lutte contre l'État islamique...

La France n'est donc pas exactement cette nation militaire pusillanime que certaines plaisanteries anglo-saxonnes aiment présenter.

Elle est même historiquement tout le contraire.

Pendant des siècles, la France fut l'une des principales puissances militaires du monde.

Les Britanniques le savent probablement mieux que nous : s'ils ont tellement célébré Trafalgar ou Waterloo, c'est précisément parce que vaincre la France constituait un exploit.

On ne bâtit pas une partie de son roman national sur des victoires contre un adversaire insignifiant.

1940 a fini par dévorer notre mémoire

Il existe pourtant une date qui semble avoir effacé toutes les autres : 1940.

La défaite française fut si rapide, si spectaculaire et si traumatisante qu'elle continue, près d'un siècle plus tard, à structurer une partie de notre représentation collective.

Elle a même donné naissance à l'étranger au cliché du Français qui se rend avant d'avoir combattu.

C'est historiquement grotesque.

Quelques décennies auparavant, la France avait perdu environ 1,4 million de soldats pendant la Première Guerre mondiale.

Entre 1914 et 1918, pratiquement chaque village français avait envoyé ses hommes au front. Il suffit encore aujourd'hui de regarder nos monuments aux morts pour comprendre ce que cela signifie.

Et même après l'effondrement de 1940, l'histoire militaire française ne s'arrête évidemment pas.

Il y eut la Résistance.

Il y eut la France libre.

Il y eut Bir Hakeim.

Il y eut Monte Cassino.

Il y eut Leclerc.

Il y eut la Première Armée française de de Lattre, le franchissement du Rhin, Karlsruhe, Stuttgart puis le Danube.

La France vaincue de juin 1940 était présente parmi les vainqueurs de 1945.

Et cela ne devait rien à l'évidence.

Un général presque seul qui décide que la France n'est pas morte

C'est probablement là que la figure de Charles de Gaulle reste aussi fascinante.

Nous connaissons tellement la suite de l'histoire que nous oublions à quel point sa situation de juin 1940 était improbable.

De Gaulle arrive à Londres pratiquement seul.

Il est inconnu de la majorité des Français.

Il ne possède ni véritable armée, ni territoire important, ni administration, ni légitimité électorale.

Son appel du 18 juin est beaucoup moins entendu sur le moment que notre mémoire collective ne l'imagine aujourd'hui.

Et pourtant cet homme décide que la guerre n'est pas terminée.

Plus étonnant encore : il décide que la France continue d'exister parce qu'elle ne peut pas, selon lui, se réduire à sa défaite du moment.

Cette idée pourrait sembler mégalomaniaque.

Elle l'était probablement en partie.

Mais l'histoire lui a donné raison.

Il existe ici une leçon qui dépasse largement de Gaulle.

Une nation n'est pas seulement ce qu'indiquent ses statistiques à un instant donné.

Elle est également ce qu'elle croit encore possible de devenir.

Les hommes de l'Île de Sein

Il existe dans cette histoire un épisode particulièrement émouvant.

Après l'appel de de Gaulle, des pêcheurs bretons traversent la Manche pour rejoindre l'Angleterre.

Les hommes mobilisables de l'Île de Sein sont si nombreux à répondre que, découvrant les premiers volontaires français réunis à Londres, de Gaulle aurait demandé :

« Mais l'Île de Sein, c'est donc le quart de la France ? »

Cette France-là ne possédait pratiquement rien.

Quelques bateaux.

Quelques hommes.

Un général obstiné.

Et une conviction : la situation présente ne définissait pas nécessairement l'avenir.

C'est peut-être cela, au fond, le patriotisme lorsqu'on le débarrasse de ses caricatures.

Non pas prétendre que son pays est supérieur aux autres.

Mais refuser de considérer qu'il est condamné.

Nous avons encore une armée que beaucoup nous envient

Revenons maintenant à aujourd'hui.

Lorsque nous parlons de la France, nous commençons presque toujours par ses faiblesses.

Regardons exceptionnellement ses forces.

La France possède encore une armée capable d'intervenir loin de son territoire.

Elle dispose de l'arme nucléaire et maîtrise elle-même sa dissuasion.

Elle possède une marine océanique, des sous-marins nucléaires, un porte-avions, une aviation de combat moderne et une industrie de défense capable de produire une grande partie de ses équipements.

Elle sait construire des avions de combat, des missiles, des satellites, des sous-marins et des systèmes militaires parmi les plus sophistiqués.

Combien de pays peuvent réellement en dire autant ?

Très peu.

La puissance militaire ne suffit évidemment pas à faire la grandeur d'un pays.

Mais dans le monde qui se dessine, elle redevient une réalité qu'il serait imprudent de considérer comme archaïque.

La France possède surtout quelque chose de plus rare : une culture de l'indépendance

C'est peut-être ce qu'Ed West envie le plus à la France.

De Gaulle considérait qu'une nation qui dépend entièrement d'une autre pour assurer sa sécurité n'est jamais complètement souveraine.

D'où l'arme nucléaire.

D'où la volonté d'autonomie stratégique.

D'où cette relation parfois exaspérante avec les États-Unis.

La France peut être alliée sans vouloir être vassale.

Cette position nous a parfois conduits à l'arrogance ou à l'erreur.

Mais elle nous a également permis de dire non.

En 2003, Jacques Chirac et Dominique de Villepin refusent de suivre les États-Unis dans la guerre d'Irak.

Une partie du monde anglo-saxon se moque alors abondamment des Français.

Avec le recul, il est difficile de considérer que la France avait tort.

Et Ed West, qui est britannique, le reconnaît lui-même : la France avait vu juste tandis que le Royaume-Uni s'était laissé entraîner dans une aventure désastreuse.

Pouvoir dire non à son principal allié est peut-être l'une des définitions les plus concrètes de la souveraineté.

Nous possédons également des choses que nous ne voyons plus

Cette étrange incapacité française à reconnaître ses propres réussites dépasse largement la défense.

Nous possédons l'un des plus importants patrimoines culturels du monde.

Nous sommes l'une des principales destinations touristiques internationales.

Nous disposons encore de grands groupes industriels, d'une agriculture puissante, d'infrastructures considérables et d'un système énergétique largement décarboné grâce au nucléaire.

Nous construisons des avions.

Nous lançons des satellites.

Nous fabriquons des trains à grande vitesse.

Nous concevons des réacteurs nucléaires.

Nous produisons des médicaments, des produits de luxe, des logiciels, des jeux vidéo, des œuvres artistiques.

Nos chercheurs, ingénieurs, médecins, artisans et entrepreneurs continuent à créer et à inventer.

La langue française reste parlée sur plusieurs continents.

Notre culture continue d'exercer une influence disproportionnée par rapport à la taille de notre population.

Et Paris reste l'une des rares capitales possédant véritablement une dimension mondiale.

Aucun de ces éléments ne supprime nos problèmes.

Mais pourquoi faudrait-il que nos problèmes annulent nos réussites ?

Peut-être avons-nous confondu lucidité et dénigrement

C'est probablement là que se trouve notre véritable maladie collective.

La critique est indispensable.

Une démocratie incapable de regarder ses faiblesses finit par décliner.

Mais il existe une différence entre la lucidité et le dénigrement permanent.

Nous avons progressivement développé cette étrange habitude consistant à considérer le pessimisme comme une preuve d'intelligence.

Dire que tout va mal paraît lucide.

Dire que la France possède encore des atouts considérables paraît naïf, voire suspect.

Pourtant, aucune entreprise, aucune famille et probablement aucune nation ne peut durablement fonctionner si elle raconte constamment à ses membres qu'elle est médiocre, dépassée et condamnée.

La confiance collective n'est pas un supplément d'âme.

Elle constitue elle-même une ressource.

La grandeur n'est pas la nostalgie

Il ne s'agit évidemment pas de rêver au retour de Napoléon, de l'Empire colonial ou de la France de Louis XIV.

La grandeur d'un pays ne se mesure plus au nombre de territoires qu'il conquiert.

Mais une nation peut vouloir rester importante sans vouloir dominer les autres.

Elle peut vouloir conserver sa capacité à produire, inventer, se défendre, décider et transmettre.

Elle peut avoir conscience de son histoire sans prétendre qu'elle fut irréprochable.

Elle peut aimer sa culture sans mépriser celle des autres.

Elle peut même être fière d'elle-même tout en reconnaissant ses échecs.

C'est peut-être précisément cette nuance que nous avons perdue.

Entre le nationalisme arrogant et le dénigrement permanent existe pourtant quelque chose de beaucoup plus simple :

la fierté nationale.

Et si nous regardions parfois la France comme les autres la regardent ?

C'est finalement ce qui rend le texte d'Ed West si intéressant.

Cet Anglais regarde les Invalides, Saint-Cyr, nos sous-marins nucléaires, nos soldats, La Marseillaise et notre obsession de l'indépendance nationale avec une admiration presque amusée.

Il voit de la grandeur là où nous voyons parfois du décorum.

Il voit une puissance là où nous parlons de déclin.

Il voit une volonté d'indépendance là où nous voyons volontiers de l'arrogance française.

Son regard est certainement partiel.

Mais le nôtre l'est peut-être également.

La France traverse des difficultés considérables. Son endettement, son système éducatif, son industrie, ses finances publiques, ses fractures sociales et son fonctionnement politique imposent des réformes profondes.

Il serait absurde de les nier.

Mais un pays en difficulté n'est pas nécessairement un pays condamné.

L'histoire française devrait au moins nous avoir appris cela.

En juin 1940, lorsque de Gaulle affirme que la France continuera le combat, les raisons objectives d'être pessimiste sont autrement plus sérieuses qu'aujourd'hui.

Et pourtant quelques années plus tard, la France est de nouveau à la table des vainqueurs.

Nous n'avons évidemment pas besoin aujourd'hui d'un nouveau 18 juin.

Nous avons peut-être simplement besoin de retrouver une petite partie de l'état d'esprit qui le rendit possible :

ne pas confondre les difficultés présentes avec un destin historique.

La France n'est plus la puissance dominante qu'elle fut parfois.

Elle ne le redeviendra probablement jamais.

Mais elle reste l'un des rares pays qui disposent encore simultanément d'une histoire, d'une culture mondiale, d'une diplomatie, d'une industrie de pointe, d'une puissance militaire autonome, de l'arme nucléaire et d'une certaine idée de leur indépendance.

Ce n'est déjà pas si mal.

Et puisque même certains Anglais semblent capables de s'en apercevoir, il serait peut-être temps que les Français recommencent, eux aussi, à regarder leur pays avec un peu de fierté.