Menu de connexion

Lessiveuses de l’océan

posté les 24/09/2025 par Bruno

Lessiveuses de l’océan

#La navigation comme métaphore de la vi

posté le 24/09/2025 par Bruno

Ils lèvent les bras, ils sourient, ils jouent le jeu. Les quais des Sables-d’Olonne tremblent comme une scène avant un concert. Et puis, d’un coup, tout disparaît : le bruit, les drapeaux, la foule. La mer avale le spectacle et ne garde qu’un homme, son bateau et un long fracas de tôle. Car les monocoques d’aujourd’hui n’ont plus rien du voilier romantique : ce sont des machines volantes, des prototypes furieux, obsédés par la vitesse. De véritables lessiveuses où le marin devient une pièce parmi d’autres, prisonnier de sa propre technologie.

Tout, désormais, tourne autour d’un mot : vitesse. Chaque course, chaque innovation, chaque geste vise à gagner un nœud, deux, trois. L’élégance dont parlait Tabarly a disparu, la liberté de Moitessier aussi. On ne rêve plus, on optimise. Le vocabulaire même de la mer s’est transformé : “aéro”, “data”, “performance”. Le plaisir de naviguer ? Jeté par-dessus bord depuis longtemps.

L’intérieur d’un IMOCA n’a plus rien d’une aventure poétique. C’est une grotte métallique où le vacarme empêche de penser, où le sommeil devient une illusion. Avec les foils, on a ajouté la torture sonore et physique : chaque vague résonne comme un coup de canon. François Gabart l’a dit sans détour : “Tu voles, oui, mais tu te fais démonter la tête en permanence.” À bord, tout est extrême, jusqu’à l’épuisement.

Et parce que souffrir ne suffit pas, il faut le faire seul. La course au large est devenue l’apothéose de l’individualisme moderne : un homme, une femme, une coque, et rien d’autre. Le collectif a disparu. Le marin d’aujourd’hui s’auto-filme, s’auto-commente, envoie ses vidéos depuis le bout du monde. C’est le héros solitaire 2.0, influenceur de l’océan, star de son propre isolement. Le mythe de l’aventure s’est transformé en performance narcissique.

Et forcément, ça casse. À chaque édition du Vendée Globe, les images d’exploits côtoient celles d’avaries : foils arrachés, safrans brisés, démâtages spectaculaires. Kevin Escoffier, englouti par son bateau plié en deux avant d’être miraculeusement sauvé, est devenu malgré lui le symbole de cette folie. On parle d’aventure, mais on est plus près de la casse industrielle que de la poésie maritime.

Pourquoi les Français ? Parce que Tabarly a inoculé le virus. Parce que la Bretagne s’est rêvée Silicon Valley de la voile. Parce que les sponsors adorent ces marins bronzés qui parlent d’océan propre à bord de bateaux en carbone. Et parce que, chez nous, la mer n’est pas un sport d’élite : elle fait partie du récit national. Le départ du Vendée Globe, c’est devenu une sorte de rituel collectif, un Super Bowl maritime où l’on projette nos rêves de dépassement.

Reste une fascination trouble. Voir ces hommes et ces femmes se faire secouer à 25 nœuds dans la solitude la plus totale, ça parle à notre époque. On y retrouve tout ce qu’elle adore : la performance, le spectacle, le moi érigé en légende. Mais derrière ces images héroïques, une question persiste : s’agit-il encore de mer, ou seulement du miroir agité d’une société qui confond courage et exhibition ?