1. Le troupeau lumineux
Ils croient s’être délivrés de Dieu ; ils se sont seulement changés en troupeau lumineux, bêlant sous les néons de la bienveillance. Ils ont remplacé les prêtres par des coachs, les sermons par des podcasts, la confession par le fil d’actualité. Leur enfer s’appelle solitude ; leur paradis, connexion. Ils ne cherchent plus la vérité : ils veulent être vus.
L’homme moderne ne dit plus : “je pense”, mais : “je poste.” Et s’il ne reçoit pas de cœur rouge, il se croit mort.
2. La moraline algorithmique
Partout, la pitié s’est faite code. On mesure la vertu en “likes”, la bonté en emojis, la pureté en hashtags. Les esclaves d’autrefois priaient pour être sauvés ; ceux d’aujourd’hui s’indignent pour être validés.
Ils ont perfectionné la morale chrétienne : elle est devenue automatique. La croix s’est changée en logo, le jugement dernier en modération de contenu.
3. Le dernier homme connecté
Voici venir le dernier homme 2.0 : il n’a plus de passions, seulement des notifications. Il ne souffre plus, il se plaint. Il ne vit plus, il gère.
Il dit : “Nous avons inventé le bien-être” — et il cligne de l’œil. Il ne veut plus ni vaincre, ni créer, ni aimer vraiment ; il veut “être bien”. Le tragique lui fait peur, la profondeur l’ennuie, la solitude le blesse comme un reproche.
4. La mort du tragique
L’homme a désinfecté la vie. Il ne veut plus de sang, ni de larmes, ni de vertige. Ses dieux sont propres, ses émotions recyclables. Il a tué la grandeur pour ne plus avoir à souffrir.
Mais qui ne souffre plus ne vit plus ; et qui ne vit plus, moralise.
5. De la nouvelle pitié
Ils appellent empathie ce que je nomme contagion. Ils souffrent à distance, par procuration, et s’en enorgueillissent comme d’un trophée moral.
La vraie bonté est silencieuse, presque cruelle : elle rend l’autre à sa force, non à sa faiblesse. La pitié moderne, elle, transforme tout malheur en drapeau, tout désespoir en contenu partageable.
6. Du retour de l’esclave
Autrefois, les faibles bénissaient leurs chaînes. Aujourd’hui, ils les célèbrent. Ils ont donné un nouveau nom à la servitude : inclusion. Ils ne veulent plus d’égaux, mais des semblables ; ils ne supportent la différence qu’à condition qu’elle soit décorative.
7. De l’art perdu de la hauteur
J’ai vu Paris : tout y brille, rien n’y brûle. Les hommes ont des cafés à leurs noms, des opinions sur tout, et pas une idée personnelle. Ils confondent le bruit avec la pensée, l’exposition avec la lumière.
Il n’y a plus de sommet parce qu’il n’y a plus de courage. La montagne est jugée “inaccessible” ; on préfère le belvédère virtuel.
8. Amor fati 2.0
Et pourtant… il reste une voie. Aimer le destin, même pixelisé. Rire du troupeau sans le haïr. Créer, non pour être vu, mais pour respirer.
Que chacun fasse de sa vie une œuvre — non un produit. Que chacun préfère le risque d’être vrai à la sécurité d’être aimé.
Aime ton destin, même s’il te déconnecte. Car la vie n’a pas besoin d’approbation : elle se suffit à elle-même.
9. Dernier aphorisme
Ils m’ont censuré ; ils m’ont fait tendance. Ainsi va le monde : il transforme la pensée en marchandise, et la révolte en mot-clé.
Mais qu’ils sachent ceci : tant qu’un seul homme rira du troupeau, Zarathoustra n’aura pas tout à fait échoué.