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Le beau s’est tiré. Et il n’a laissé personne pour éteindre la lumière.

posté les 11/10/2025 par Bruno

Le beau s’est tiré. Et il n’a laissé personne pour éteindre la lumière.

#Vers une philosophie de la création et de la présence

posté le 11/10/2025 par Bruno

Il fut un temps où le beau guidait le monde. On construisait des maisons pour durer, des chaises pour plaire à l’œil, des vêtements pour être élégants — pas juste “fonctionnels”. Aujourd’hui, on dirait que le beau a plié bagage. Il a rendu les clefs à la fin du siècle dernier et laissé sa place à trois nouveaux dieux : le rationnel, le sûr et le confortable. Trois divinités ternes, mais stables.

L’époque où l’on faisait des maisons pour être aimées

Le beau, autrefois, n’était pas un caprice d’esthète : c’était une forme de justesse, un lien discret entre l’homme et le monde. Mais notre époque préfère la norme. L’architecture doit être “fonctionnelle”, la ville “optimisée”, la mode “inclusive”, le design “responsable”. Tout doit cocher les cases, rien ne doit troubler le confort général.

Résultat : on a inventé des villes sans laideur, mais sans éclat. Des maisons sans défaut, mais sans âme. Des vies confortables, mais sans frisson. Tout est bien, rien n’est beau.

Le confort comme nouvelle vertu républicaine

Autrefois, un peuple se jugeait à ses cathédrales. Aujourd’hui, on le juge à sa 5G, à ses ronds-points et à la température moyenne de ses logements. La beauté ne fonde plus les civilisations ; elle les dérange. Alors on la range.

On ne supporte plus le froid, le vide ou le silence. On veut du chauffé, du rempli, du bruit de fond. Le moindre inconfort est vécu comme une atteinte aux droits de l’homme. Le confort n’est plus un état, c’est une morale.

Mais le beau, lui, gratte. Il dérange. Il demande un regard, une émotion, une disponibilité qu’on n’a plus le temps d’avoir.

L’intelligence artificielle, ce nouveau Léonard de Vinci en plastique

Même la science s’est faite maniaque. L’intelligence artificielle fabrique des visages sans défaut, des paysages sans taches, des émotions sans mystère. Tout y est parfait, sauf le reste. Le rationnel a triomphé du sensible. L’ingénieur a remplacé l’artiste. Et le beau, ce vieux dieu grec, s’est retrouvé au chômage technique.

Nietzsche avait prévenu :

“Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité.” Nous, on a choisi la mort par neutralité.

Les derniers des esthètes

Heureusement, il reste quelques poches de résistance. Un menuisier qui polit encore le bois à la main. Une femme qui choisit un manteau parce qu’il tombe bien, pas parce qu’il est “en promo”. Un architecte qui ose une courbe dans un monde de rectangles. Un promeneur qui contemple un coucher de soleil sans le poster sur Instagram.

Ceux-là ne font pas du beau une idéologie, juste un réflexe vital. Ils se souviennent que la vie mérite d’être un peu plus qu’une suite d’objets connectés.

Coda mélancolique

Nous avons gagné en sécurité ce que nous avons perdu en intensité. Mais le beau, ce têtu, continue de rôder. Il se planque dans un reflet, une note tenue, un éclat de rire.

Il attend qu’on l’invite à nouveau à table. Pas comme un luxe, mais comme un besoin — presque une urgence. Parce qu’une civilisation qui renonce au beau finit toujours par s’ennuyer d’elle-même.