Fumer à la terrasse d’un bistrot, c’est devenu pire qu’un pet en société. On se cache, on s’excuse, on demande pardon à l’air pur. Le vapoteur croyait s’en tirer : raté. Même sa vapeur d’eau froisse la morale publique.
Il fut un temps — pas si vieux pourtant — où la cigarette faisait partie du décor français. Elle ponctuait les débats, accompagnait les ruptures et les confidences, s’allumait sur les trottoirs comme un signe de connivence. Elle sentait le tabac blond, la liberté, le film noir. Aujourd’hui, elle sent la faute. On fume comme on triche : dehors, dans le vent, loin du monde.
Notre époque ne croit plus en Dieu, mais elle croit à la pureté de l’air. On ne chasse plus le péché, on traque la particule. Le fumeur est le nouvel hérétique : il ne brûle plus sur le bûcher, il s’exile de lui-même, transi, devant la porte. Et le vapoteur ? Mauvais calcul. Sa vapeur offense les gardiens du bien-être, les prêtres du bio, les apôtres du “clean”. Même inoffensive, la fumée rappelle un temps de sensualité, de désordre, de conversation lente. Et ça, le monde aseptisé ne le supporte plus. La cigarette n’empoisonne plus les poumons : elle offense la morale.
Tout doit désormais être sain, lisse, recyclable, climatisé. La fumée, avec son mystère, son odeur et sa paresse, jure dans ce décor sous bulle. Elle évoque le temps qu’on perd, la parole qu’on prend, la vie qui se froisse un peu. Bref, tout ce qu’on a désappris. Fumer, c’est oser ne rien faire. Et ne rien faire, aujourd’hui, c’est suspect. On n’interdit pas seulement le tabac : on interdit l’imprévisible.
Oui, le tabac tue — mais l’ennui aussi. Et certaines morts ont plus de panache que d’autres. Fumer, ce n’est plus seulement s’intoxiquer, c’est revendiquer le droit à l’imperfection, à la flamme inutile, à la lenteur coupable. Les civilisations déclinent quand elles veulent être trop saines. À force de purifier l’air, on finit par étouffer la vie. Entre la bouffée d’un fumeur et le souffle climatisé d’un open space, il y a toute la différence entre la vie qui brûle et la vie qui s’éteint proprement.