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Tous les intérieurs se ressemblent

posté les 11/10/2025 par Bruno

Tous les intérieurs se ressemblent

#Chroniques du quotidien, colères justes et douceurs assumées

posté le 11/10/2025 par Bruno

Je n’irai plus dîner chez des amis : tous leurs intérieurs ressemblent à des hôtels Ibis. Les mêmes murs blancs, les mêmes suspensions en osier, le même canapé gris. On ne visite plus des gens, on visite des concepts déco.

Il fut un temps où les maisons disaient quelque chose de ceux qui les habitaient. On entrait dans un salon comme dans une conversation : il y avait des livres, des photos de vacances un peu kitsch, un fauteuil usé qu’on ne pouvait pas jeter parce qu’il avait tout entendu. On y trouvait des traces de vie, du hasard, du goût — même mauvais. Aujourd’hui, tout cela a disparu sous des couches de “bon goût” neutre. Le beige a gagné la guerre des styles.

La bourgeoisie moderne a troqué les tapis persans contre des dalles imitation parquet, les toiles d’ancêtres contre des affiches “inspirantes”, et les bibliothèques contre des téléviseurs plats. Le pire, c’est que tout cela est réussi : les appartements sont beaux, ordonnés, apaisants. Et donc, désespérants.

Tout est “lumineux”, “minimaliste”, “fonctionnel”. Autrement dit : sans âme. Les cuisines sont ouvertes, les tables en chêne clair, les bougies sentent “le linge propre”. Chaque salon pourrait être pris en photo pour Airbnb, chaque dîner ressemble à un shooting lifestyle. L’hospitalité s’est transformée en performance esthétique.

Nos intérieurs ne nous protègent plus, ils s’excusent d’exister. On n’invite plus : on expose. Le moindre objet doit justifier sa présence, avoir un sens, correspondre à une palette Pantone. Les livres sont alignés par couleur, les plantes sont assorties aux rideaux. Plus personne n’a le courage d’un rideau à fleurs.

Le beau, celui qui accepte la poussière et la mémoire, a été remplacé par le propre. On ne vit plus dans une maison : on l’entretient. Le mot “propre” a pris la place de “beau”, et c’est toute une civilisation qui se range.

Je rêve d’un salon qui grince, d’une nappe tâchée, d’un tableau un peu de travers. D’un lieu où la vie déborde un peu, où l’on sent qu’on peut renverser du vin sans risquer un regard inquiet. Mieux vaut un désordre personnel qu’un ordre universel.

Les maisons d’aujourd’hui sentent le détergent, celles d’hier sentaient la soupe et la cire. Ce n’était pas plus hygiénique, mais c’était plus humain.

Je n’en veux pas à mes amis : ils vivent à l’époque, comme tout le monde. Mais en les voyant dans leurs appartements si bien rangés, je me dis qu’ils ont perdu quelque chose d’essentiel : le droit d’avoir du goût — même mauvais. À force de vouloir plaire à tous, nos intérieurs ne ressemblent plus à personne.