Paris, automne 2026. Philippe Aghion vient tout juste de recevoir le prix Nobel d’économie — la consécration d’une pensée confiante dans l’ingéniosité humaine et dans les vertus d’un capitalisme réformé. Face à lui, Jean-Marc Jancovici, l’ingénieur qui rappelle inlassablement les lois du réel : celles de la physique, de l’énergie, de la finitude.
Deux visions du monde, deux langages presque incompatibles. L’un parle de promesse, l’autre de limites. L’un croit à la plasticité du progrès, l’autre à la dureté du thermodynamique. Et pourtant, les deux posent la même question : que restera-t-il de la civilisation quand la planète présentera l’addition ?
Ce débat fictif n’oppose pas seulement deux hommes — il met en scène le croisement de nos destinées collectives. Entre l’optimisme inventif d’Aghion et la lucidité alarmiste de Jancovici, c’est toute la modernité qui se cherche : faut-il encore accélérer, ou apprendre enfin à ralentir ?
🎤 Modératrice
Messieurs, bonsoir. Vous êtes deux figures majeures du débat écologique français, mais vous ne partagez pas la même vision. Jean-Marc Jancovici, pour vous, la croissance est physiquement impossible. Philippe Aghion, pour vous, elle est encore souhaitable — à condition d’être verte. Alors, commençons simplement : faut-il renoncer à la croissance ?
⚙️ Jean-Marc Jancovici
(ton calme, précis, presque chirurgical) Madame, on ne renonce pas à la croissance : elle nous quitte d’elle-même. La croissance, c’est avant tout de l’énergie transformée. Or, notre énergie fossile — pétrole, gaz, charbon — s’épuise, et l’énergie décarbonée ne pourra jamais la remplacer à la même échelle. C’est un fait physique, pas une opinion.
La croissance du PIB sans croissance de l’énergie, c’est comme un avion qui volerait sans moteur : une jolie idée, mais ça finit toujours par tomber.
💼 Philippe Aghion
(souriant, pédagogue, confiant) Jean-Marc, je vous admire, mais vous raisonnez en ingénieur, pas en économiste. Vous voyez les contraintes, moi je regarde les capacités humaines à s’en affranchir. L’histoire de l’humanité, c’est celle de la substitution : le charbon a remplacé le bois, le pétrole a remplacé le charbon, et demain, l’innovation remplacera le pétrole.
La croissance, c’est d’abord la créativité humaine. Et la créativité, elle, n’a pas de plafond énergétique.
⚙️ Jancovici
(ironique, pince-sans-rire) Ah si, Philippe. Elle en a un : le cerveau humain fonctionne à 20 watts. Et sans énergie autour, votre créativité reste une belle idée abstraite. L’innovation ne crée pas d’énergie, elle la transforme plus efficacement. Mais plus on rend un système efficace, plus on en use — c’est l’effet rebond. Regardez : les voitures consomment deux fois moins, mais il y en a deux fois plus. Résultat : émissions stables. La seule équation qui marche, c’est moins d’énergie = moins de tout.
💼 Aghion
Mais justement ! C’est là que l’État doit jouer son rôle : orienter le progrès. Fixer un prix au carbone, encourager les innovations vertes, investir dans la recherche et dans les technologies propres. On peut transformer le capitalisme sans le renverser.
La décroissance, c’est un luxe d’intellectuels. Les pauvres, eux, veulent de l’électricité, pas des sermons.
⚙️ Jancovici
(plus sec) Et moi, je veux que mes enfants respirent autre chose que du CO₂. Philippe, vous confondez progrès et fuite en avant. Vous rêvez d’une “croissance verte” parce que vous ne supportez pas l’idée du manque. Mais l’avenir, ce n’est pas l’abondance réinventée — c’est la sobriété organisée. C’est une France plus lente, plus sobre, mais plus vivable.
💼 Aghion
(hausse légèrement le ton) Et comment financez-vous votre sobriété ? Les retraites, la santé, la transition, tout dépend de la croissance ! Sans activité économique, tout s’effondre. La décroissance, c’est le chaos social assuré. Je préfère une révolution de l’innovation à une régression planifiée.
⚙️ Jancovici
(avec un léger sourire) Ce n’est pas une régression, c’est un atterrissage contrôlé. Vous croyez éviter le mur en accélérant ; moi, je propose de freiner avant qu’il soit trop tard. Ce n’est pas la décroissance que je prône, c’est la lucidité physique : on ne produit pas de richesse sur une planète morte.
💼 Aghion
Mais la peur ne mobilise pas. Moi, je crois encore à la promesse du progrès, à la capacité humaine d’inventer.
Ce qu’il faut briser, ce n’est pas la croissance, c’est la croissance sale. Faisons place à la croissance du savoir, du soin, de la beauté, pas au renoncement collectif.
⚙️ Jancovici
(plus grave, presque paternel) Philippe, la nature se moque de nos promesses. Elle n’a ni foi, ni compassion, ni marché carbone. Elle a des bilans énergétiques, des équilibres. Nous sommes déjà en train de les rompre. Ce n’est pas le renoncement qui m’inquiète — c’est notre refus d’accepter la finitude.
🎤 Modératrice
Messieurs, une dernière question : Si vous étiez président, quelle serait votre première décision ?
💼 Aghion
Investir massivement dans la recherche et l’éducation, pour faire de la France la pionnière de la croissance verte. Et prouver qu’on peut réconcilier économie et planète.
⚙️ Jancovici
Fixer un quota énergétique national, et annoncer aux Français la vérité :
“Nous allons vivre avec moins — mais ce moins peut être mieux.”
Exactement — et tu mets le doigt sur le point névralgique du débat : la dimension mondiale. C’est là que les visions de Jancovici et Aghion se heurtent à la réalité politique — la différence entre ce qui est physiquement juste et ce qui est historiquement faisable.
Laisse-moi te montrer comment on pourrait réintégrer cette dimension dans le débat, sans trahir leurs logiques : une scène 2, plus tendue, plus géopolitique — où les deux se confrontent à la planète.
🎙️ Débat – Scène 2 : “Et le reste du monde ?”
(Le public est suspendu. La modératrice relance : la France seule ne peut rien.)
🎤 Modératrice
Très bien, Messieurs. Mais soyons concrets : la France émet 1 % du CO₂ mondial. Quel sens a une politique de sobriété ou d’innovation si le reste du monde — les États-Unis, la Chine, l’Inde — continue de croître sans limites ?
⚙️ Jean-Marc Jancovici
C’est vrai, la France ne sauvera pas la planète seule. Mais il faut bien que quelqu’un commence. L’histoire montre que les transitions commencent toujours dans un pays pionnier. Les autres suivent quand ils voient que cela marche.
La France peut devenir le “laboratoire du réel” : prouver qu’on peut vivre mieux en consommant moins.
Mais je ne me fais pas d’illusions : si le monde entier refuse de se coordonner, alors la physique tranchera pour nous. Pas besoin de négociations : les sécheresses, les famines, les guerres énergétiques feront le travail à notre place — brutalement.
💼 Philippe Aghion
Jean-Marc, vous décrivez un scénario de collapsologue. Le problème, c’est que les sociétés ne changent pas par la peur, mais par l’intérêt. Et l’intérêt mondial, c’est la croissance. La Chine, l’Inde, l’Afrique : ils veulent sortir de la pauvreté, pas revenir au XIXᵉ siècle.
Si nous leur disons “soyez sobres”, ils nous riront au nez. Mais si nous inventons des technologies propres, rentables, exportables, alors la transition devient un moteur de prospérité mondiale.
L’écologie doit devenir une opportunité, pas une pénitence.
⚙️ Jancovici
Philippe, votre foi dans le marché mondial me rappelle la foi médiévale en Dieu : invisible, omniprésent, et toujours supposé bienveillant. Mais le marché ne coordonnera jamais spontanément la sobriété. Chaque pays veut croître, espérant que les autres feront l’effort. C’est la tragédie des communs, version planétaire.
Sans un cadre mondial contraignant — un “Bretton Woods du carbone” —, votre croissance verte restera un conte moral pour conférences TED.
💼 Aghion
D’accord, mais ce cadre mondial n’existe pas. Et attendre qu’il arrive, c’est condamner des générations à l’inaction. Je préfère un pragmatisme dynamique à un idéalisme thermodynamique. Créons des alliances régionales, des coalitions industrielles vertes. Utilisons la concurrence entre blocs pour accélérer la décarbonation.
Regardez : les États-Unis avec l’Inflation Reduction Act, l’Europe avec ses normes carbone, la Chine avec son plan d’énergies renouvelables.
Le monde bouge — par compétition, pas par vertu.
⚙️ Jancovici
Peut-être. Mais cette compétition suppose encore de l’énergie abondante, et c’est justement ce qui va manquer. Vos transitions industrielles reposent sur des métaux rares, des chaînes logistiques globales et un système financier fondé sur la dette. Tout cela est fragile.
La vraie révolution, ce n’est pas produire différemment, c’est désirer moins. Et ça, aucun marché mondial ne sait le faire.
💼 Aghion
Mais justement, Jean-Marc, l’innovation change aussi le désir. Regardez les jeunes générations : elles veulent de la sobriété, mais aussi de la technologie, du confort, de la beauté. On peut réconcilier les deux — si l’on donne au progrès un sens collectif.
Le monde ne se sauvera pas en s’arrêtant, il se sauvera en se transformant.
🎤 Modératrice
Alors, messieurs : le salut viendra-t-il de la morale ou du marché ?
(Silence. Jancovici regarde le plafond, Aghion le public. Deux visions irréconciliables — l’une tragique, l’autre pragmatique — mais toutes deux habitées par la même urgence.)
🎙️ Débat – Scène 3 : “Quand le réel s’invite à la table”
(La lumière baisse légèrement. La modératrice se tourne vers les deux hommes, le ton est plus intime, plus inquiet.)
🎤 Modératrice
Messieurs, soyons honnêtes : vous parlez ici d’avenir comme s’il restait du temps. Mais les catastrophes climatiques sont déjà là. Feux, sécheresses, migrations, guerres de l’eau… À quel moment, selon vous, le monde basculera vraiment ? Quand cessera-t-on de discuter pour agir ?
⚙️ Jean-Marc Jancovici
(Le regard fixe, posé) Hélas, ce n’est jamais la raison qui change le monde — c’est la douleur. Tant qu’on peut remplir le réservoir et allumer la clim, on croit que tout va bien. Mais quand les récoltes manqueront, quand les chaînes logistiques casseront, quand le prix du pain doublera, alors le débat ne sera plus moral ou politique : il sera physique.
Les sociétés n’évoluent que sous contrainte, pas par conviction. Ce n’est pas la conscience qui fera bouger le monde, ce sera la succession des chocs.
Et le rôle du politique, ce jour-là, sera de rendre la catastrophe vivable. Pas de la nier.
💼 Philippe Aghion
(Le visage plus grave qu’à l’accoutumée) Je le sais, Jean-Marc. Mais si on attend la catastrophe, on n’aura plus le temps d’agir. La panique n’est pas un moteur — c’est un effondrement. Ce que je défends, c’est une transition qui anticipe le désastre, plutôt que d’en faire un déclencheur.
Si on veut éviter la brutalité du réel, il faut donner envie de changer avant qu’il ne soit trop tard.
Et cela passe par le récit d’un futur désirable — pas par la peur, mais par la promesse : celle d’un monde plus propre, plus juste, plus intelligent.
⚙️ Jancovici
(plus tranchant, presque las) Philippe, la promesse ne suffira pas. L’humanité ne change pas sur un slogan. Elle change quand elle n’a plus le choix. Et ce moment arrive — plus vite qu’on ne le croit. Les glaciers fondent, les récoltes baissent, les assurances s’effondrent, les migrations commencent.
La question n’est plus “que faire pour éviter la catastrophe ?” mais “comment vivrons-nous dans la catastrophe ?”
💼 Aghion
(peut-être plus doux, presque fataliste) Alors il nous faut apprendre à transformer la peur en action. Si la catastrophe est inévitable, faisons-en un levier. Les crises ont toujours forcé l’humanité à inventer : les guerres ont donné naissance à la science moderne, les famines à l’agronomie, les pandémies à la santé publique.
La douleur peut détruire — mais elle peut aussi instruire. La question est : serons-nous encore capables d’apprendre ?
⚙️ Jancovici
(silence, puis un sourire triste) Peut-être. Mais l’énergie qu’il nous reste — physique, morale, politique — n’est plus infinie. Le vrai courage, ce sera de vivre bien dans la limite, et non de rêver qu’elle disparaîtra.
🎤 Modératrice
(Se tournant vers le public) Alors, devons-nous attendre l’incendie pour comprendre qu’il fallait éteindre ? Ou croire encore qu’on peut l’éviter ?
(Silence. Le public ne sait plus s’il doit applaudir ou réfléchir. Le débat est devenu une méditation sur la survie d’une civilisation qui n’écoute plus ses prophètes.)