« La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer », écrivait Sylvain Tesson. La formule fait sourire, surtout quand elle est reprise par la presse étrangère. De l’extérieur, on peine à comprendre cette étrange mélancolie nationale. Les Français semblent condamnés à ne jamais être contents. Dans les rues, dans les urnes, dans les sondages, le même refrain revient : tout va mal. Pourtant, vue d’ailleurs, la France a tout pour être heureuse : un système social généreux, une éducation accessible, des paysages somptueux, un patrimoine inégalé, une gastronomie qui fait école, une culture toujours vivante. Et malgré cela, le moral reste bas, comme si le bonheur y était perçu comme une faute de goût.
Pour la journaliste allemande Martina Meister, cette humeur maussade vient d’un paradoxe bien français : une “nostalgie monarchique mêlée à un irrépressible esprit de révolte”. Les Français attendent beaucoup de l’État, presque comme d’un roi tutélaire, mais ils se méfient de toute autorité dès qu’elle s’exerce. Ils réclament des réformes, puis les contestent aussitôt. Ils veulent de la liberté, mais redoutent l’ordre qu’elle suppose. C’est une forme de schizophrénie nationale : un mélange d’attente messianique et de refus instinctif.
Ce tempérament ne date pas d’hier. Depuis la Révolution, la France vit dans une tension permanente entre grandeur passée et incertitude moderne. Chaque génération a connu sa désillusion, sa secousse, sa chute. 1789, 1830, 1848, 1870, 1940, 1968… autant de fractures qui ont nourri l’imaginaire collectif. La République s’est construite contre ses rois, contre ses prêtres, contre ses élites, et parfois contre elle-même. Elle se veut rationnelle et universelle, mais reste traversée de passions presque mystiques : la querelle, la plainte, le doute. Là où l’Allemagne a trouvé dans le consensus une forme de paix intérieure, la France semble incapable de s’aimer sans s’opposer.
Quand Emmanuel Macron est arrivé au pouvoir, beaucoup ont cru à une renaissance. Jeune, cultivé, pro-européen, il incarnait un retour à l’ambition, une synthèse entre modernité et autorité. Berlin applaudissait. Mais très vite, la magie s’est dissipée. Son style “jupitérien” a réveillé le vieux conflit entre le peuple et le pouvoir. Les gilets jaunes ont cristallisé cette rupture. Depuis, le pays vit dans une sorte d’épuisement nerveux : crises sociales, polémiques sur l’immigration, défiance envers les médias, lassitude démocratique. En Allemagne, on observe ce tumulte avec étonnement, presque avec tendresse, sans comprendre ce besoin français de souffrir pour se sentir vivant.
Il faut dire que les Français excellent dans l’art de la mélancolie. Leur déclinisme est une poésie nationale. Depuis Tocqueville et Baudelaire, se plaindre est devenu une forme de raffinement. Le “c’était mieux avant” est un réflexe culturel. La nostalgie des Trente Glorieuses, du Général, des cafés littéraires ou des villages d’autrefois nourrit ce sentiment de perte diffuse. Le mot “malaise” n’a pas d’équivalent ailleurs : c’est une invention française, une manière élégante d’habiter le désenchantement.
Mais derrière la plainte se cache une fatigue plus profonde. Le confort matériel, la sécurité, la santé, tout cela a remplacé les grands récits. Le progrès ne fait plus rêver, la politique n’inspire plus, et la foi — religieuse ou idéologique — s’est éteinte. Reste la consommation, l’indignation, l’écran. Les Français se sont installés dans une société du bien-être fatiguée d’elle-même, saturée de tout, affamée de sens.
Peut-être, comme le suggère Meister, la France paie-t-elle le prix de son exception. Elle s’est longtemps crue universelle, porteuse d’un message au monde. Or le monde est devenu bavard, multiple, indifférent. Ce décalage nourrit une blessure d’orgueil. L’universalisme français n’est plus universel — et c’est peut-être cela, le vrai drame : se sentir à la fois supérieur et déclassé.
Pourtant, le regard étranger demeure bienveillant. De l’Allemagne aux États-Unis, on continue d’admirer cette capacité française à débattre, à penser, à transformer la colère en beauté. Vue d’ailleurs, la France n’est pas un pays dépressif, mais une nation en quête de sens. Les Français ne sont pas pessimistes, ils sont exigeants. Ils veulent un monde à la hauteur de leurs idéaux et souffrent de ne plus le trouver. Leur enfer, au fond, n’est peut-être que le revers d’un paradis devenu trop familier.