Il y a dans l’idée de transmission quelque chose de profondément humain, presque sacré. Ce n’est pas un geste mécanique, ni un simple transfert de savoirs : c’est un acte de continuité, une manière d’habiter le temps, de prolonger son existence à travers les autres. Transmettre, c’est donner sans se déposséder, c’est faire circuler l’expérience pour qu’elle devienne féconde.
Si l’on relit la pyramide de Maslow à la lumière de cette idée, on comprend que la transmission n’est pas un luxe, mais l’ultime étape de l’accomplissement personnel. Une fois les besoins matériels, affectifs et sociaux comblés, vient ce besoin supérieur : la réalisation de soi. Et dans cette réalisation, il y a une tension féconde entre soi et autrui — car on ne s’accomplit jamais seul.
Transmettre, c’est franchir le seuil où le désir de réussir laisse place au désir de faire réussir. L’adulte, devenu maître de son art ou simplement riche de son vécu, trouve une nouvelle forme d’épanouissement dans le rôle du grand frère, du guide, du mentor. Il n’est plus dans la conquête, mais dans la fécondité de l’expérience. Ce qu’il a appris — souvent à la dure — il ne veut pas le garder, mais le transformer en appui pour d’autres.
Mais cette transmission ne peut être un monologue. Elle appelle une réponse, un regard, une reconnaissance. Car donner sans retour finit par user le donateur. Le mentor, pour continuer à croire en sa mission, a besoin de voir une étincelle : celle du progrès, de la compréhension, de la gratitude. Sans cela, la transmission devient stérile, une parole suspendue dans le vide.
L’épanouissement du mentor dépend donc de la réciprocité. Non pas une symétrie — il ne s’agit pas d’être renvoyé à soi-même — mais une forme de résonance. Le mentor transmet, l’élève transforme, et c’est dans cette transformation que le premier se découvre encore vivant, utile, renouvelé. C’est ainsi que la transmission devient un dialogue : le savoir change de main, mais il change aussi de forme.
Être adulte, c’est peut-être cela : comprendre que la vie ne se mesure plus à ce qu’on accumule, mais à ce qu’on fait grandir autour de soi. C’est se reconnaître dans la réussite d’un autre, dans la continuité d’un geste, d’une parole, d’une idée. La transmission devient alors une joie sobre, un accomplissement paisible.
Car transmettre, au fond, c’est laisser une trace sans vouloir laisser son nom. C’est croire que ce que l’on a été — ses erreurs, ses doutes, ses victoires — peut servir de matière à d’autres vies. Et quand cette relation fonctionne, quand l’autre s’élève, comprend, avance, alors quelque chose s’apaise en nous : nous savons que nous n’avons pas vécu en vain.