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Pour que le temps long entre en démocratie

posté les 27/10/2025 par Bruno vue(s)1

Turner - Le Déclin de l'Empire carthaginois

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Pour que le temps long entre en démocratie

#L’homme face à lui-même et au monde

posté le 27/10/2025 par Bruno vue(s)1

Il y a dans nos démocraties un défaut originel : elles ne savent gouverner que le présent. Elles parlent au nom du peuple, mais jamais au nom du futur. Elles représentent les vivants, pas ceux qui viendront. Et chaque élection, chaque loi, chaque budget répète la même équation : après moi le déluge.

Cette myopie n’est pas un accident : c’est le gène même du suffrage. Un mandat se gagne sur des promesses immédiates ; il s’exerce dans l’urgence ; il se clôt sur un bilan. L’homme élu est condamné à penser en calendrier, non en civilisation. Hoppe, Schumpeter, Nietzsche l’avaient déjà pressenti : la démocratie, livrée à elle-même, finit toujours par consommer son capital moral et matériel — jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien à distribuer.

Michel Rocard avait eu, à la fin de sa vie, une idée magnifique : créer une chambre du futur, sorte de conscience institutionnelle chargée de veiller aux intérêts des générations à venir. Il voulait redonner de la durée à la République, réapprendre à gouverner comme on plante un arbre. Mais son idée resta sans suite, absorbée par le tumulte médiatique et l’obsession du court terme.

Pourtant, le besoin est plus pressant que jamais. Nous vivons sous l’empire du flux : instantanéité des réseaux, court-termisme des marchés, précarité des politiques publiques. Les États se comportent comme des locataires négligents : ils exploitent le bien commun sans jamais penser à le transmettre.

Il est temps d’aller plus loin que Rocard, de donner au futur un véritable siège constitutionnel : un Conseil du long terme, doté de pouvoirs comparables à ceux du Conseil constitutionnel. Sa mission : protéger la soutenabilité de nos choix collectifs, veiller à ce que nul gouvernement ne lègue à ses successeurs un monde en ruine ou en dette. Composé de scientifiques, de philosophes, de citoyens tirés au sort et d’élus expérimentés, ce conseil serait le gardien du temps long — la mémoire de ce que la politique oublie. Il ne remplacerait pas la souveraineté populaire, il la prolongerait. Car la vraie démocratie ne consiste pas à obéir à la majorité du jour, mais à rendre compte aux générations suivantes.

Un tel conseil pourrait exercer un contrôle de constitutionnalité intergénérationnel : bloquer les lois qui hypothèquent l’avenir, évaluer l’impact écologique, démographique, technologique ou budgétaire de chaque grande décision. Il ne serait pas un censeur, mais un rappel : celui que gouverner, c’est léguer. La Finlande, le Pays de Galles, la Nouvelle-Zélande ont déjà entrepris ce chemin. Nous, Français, restons prisonniers d’un présentisme splendide, bavard et suicidaire. Nous proclamons l’égalité et la fraternité, mais nous négligeons la continuité — ce lien secret entre les morts, les vivants et ceux qui naîtront.

Créer un Conseil du long terme, ce serait admettre que le futur n’est pas une abstraction mais un sujet de droit. Ce serait reconnaître que la dette écologique et morale pèse autant que la dette financière. Ce serait, enfin, sortir du cercle vicieux des réformes sans vision et des promesses sans lendemain. Il ne s’agit pas de technocratie, mais de décence. Celle de penser que nos enfants méritent mieux qu’un monde déjà usé.

Le XXIe siècle aura besoin d’un second pouvoir spirituel : non celui des prêtres ou des experts, mais celui des gardiens de la durée. La démocratie protège le présent ; il nous faut une institution pour protéger le futur. Alors, peut-être, pourrons-nous cesser de gouverner à crédit — et commencer à bâtir à nouveau.