Sous ses airs candides de jeune reporter sans âge, Tintin est bien plus qu’un personnage de bande dessinée : il est un mythe européen. Sa silhouette claire, son front droit, sa démarche tendue vers l’horizon racontent à eux seuls une idée de l’homme — celle d’un être qui cherche la lumière, sans jamais renoncer à l’innocence. À travers lui, Hergé a, sans le vouloir, composé une parabole nietzschéenne : celle du passage de l’homme moral à l’homme libre, du devoir au dépassement, de la foi à la volonté.
Tintin incarne l’enfant dont parle Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra, cette troisième métamorphose de l’esprit après le chameau et le lion : celui qui dit “oui” à la vie. Il n’a pas de passé, pas de famille, pas de désir apparent, mais une pure énergie tournée vers l’action. Il ne juge pas, il ne s’interroge pas sur le bien et le mal : il agit, avec la confiance tranquille de celui qui croit à sa propre boussole. Chaque aventure recommence à zéro, comme si le monde renaissait à chaque pas. Tintin est une affirmation sans commentaire — la volonté de puissance devenue geste. Il avance parce que la vie, en lui, veut avancer. C’est là sa grandeur et sa solitude.
Mais tout héros solaire a besoin de son ombre. Le capitaine Haddock surgit comme le chaos nécessaire. Là où Tintin incarne la clarté apollinienne, Haddock représente le désordre dionysiaque : la chair, le vin, la colère, la honte, le remords. Il est le corps souffrant, l’homme qui chute, celui qui incarne la vérité tragique de l’existence. Ses jurons tonnent comme des éclairs dans le ciel trop pur de Tintin. Sans lui, le jeune héros serait une abstraction morale, un ange géométrique. Haddock réintroduit dans le récit le désordre vital, la tentation, la faille. Il est ce que Nietzsche appelait “le chaos qu’il faut porter en soi pour enfanter une étoile dansante”. Par sa faiblesse même, il humanise Tintin. Leurs aventures ne sont pas celles d’un héros et de son compagnon, mais celles de l’esprit qui tente d’unir la lumière et la tempête.
Entre ces deux pôles, Milou agit comme un lien invisible. Il est la voix intérieure, l’instinct vigilant, la conscience ironique. Il doute, grogne, devine. Là où Tintin incarne la volonté et Haddock la passion, Milou représente l’instinct animal, la sagesse du corps qui sent avant de penser. Il ramène les deux hommes à la terre. Il rappelle la faim, le froid, la peur, le goût. Il est l’intuition vitale, la part de nature que l’homme moderne n’a pas encore perdue. Dans la triade nietzschéenne, Milou serait la vie dans son état le plus brut : ni morale ni spirituelle, simplement vivante. Il incarne le “grand oui” de l’animal qui ne se pose pas de questions mais continue à respirer, quoi qu’il arrive.
Autour de ce noyau, les autres personnages dessinent la cartographie symbolique du monde moderne. Le professeur Tournesol incarne l’esprit pur détaché de la vie : la raison devenue tour d’ivoire. Sa surdité est une métaphore : il n’entend plus la rumeur du monde. Il invente des fusées, des sous-marins, des armes peut-être, sans se soucier de leur sens. C’est l’homme de science dont parlait Nietzsche dans La Généalogie de la morale : celui qui croit au progrès, mais ne sait plus pourquoi. En lui se lit la grandeur et la décadence de l’intelligence européenne — sublime mais aveugle, géniale mais déconnectée de la terre.
Les Dupondt, eux, représentent le troupeau. Ce sont les hommes du conformisme, du réflexe et de la répétition. Ils incarnent la “morale des esclaves” dont parle Nietzsche : celle de ceux qui obéissent, qui croient à la loi, à la bienséance, à la normalité. Ils ne sont ni mauvais ni dangereux, seulement dépourvus de volonté. Leur ridicule est doux, mais leur cécité tragique. Ils suivent le monde sans jamais le comprendre. Ils sont les fils anonymes du nihilisme tranquille, celui des sociétés sûres d’elles-mêmes mais vidées de sens.
Bianca Castafiore, à l’inverse, est le visage narcissique du sublime. Elle chante la beauté, mais ne la vit pas. Elle représente la dégénérescence de l’art en spectacle, de l’idéal en image. Elle incarne cette “culture décadente” que Nietzsche voyait dans son époque : le grand art vidé de sa force vitale, devenu ornement d’un monde sans foi. Sa voix emplit le vide, comme une Europe qui chante encore ses gloires passées, sans s’apercevoir que la scène s’écroule.
Rastapopoulos, lui, est le double noir de Tintin : la volonté de puissance retournée contre elle-même. Il est la force sans la lumière, la liberté sans la morale, le surhomme dévoyé en prédateur. Là où Tintin agit pour affirmer la vie, Rastapopoulos agit pour la consommer. Il ne croit qu’en la puissance matérielle, l’argent, la domination. C’est l’enfant monstrueux du nihilisme : celui qui a compris que Dieu est mort, mais qui n’a rien trouvé pour le remplacer. Hergé, sans le dire, oppose en lui et en Tintin les deux visages possibles du surhomme : celui qui crée et celui qui dévore.
Nestor, silencieux et fidèle, représente l’ordre ancien. Il ne juge pas, ne s’agite pas. Il maintient la maison debout, il veille. Il incarne la mémoire, la stabilité, la continuité. Dans le tumulte du monde moderne, il est le gardien du seuil, la présence stable du passé. Nietzsche aurait vu en lui l’esprit classique, celui qui garde la mesure dans la démesure. Sans lui, Moulinsart serait un navire fou. Avec lui, le chaos devient habitable.
Enfin, les peuples rencontrés par Tintin — les Chinois, les Péruviens, les Tibétains — ne sont pas des décors exotiques mais des miroirs. Dans ses premiers voyages, Tintin agit en Européen sûr de sa supériorité. Puis, peu à peu, il découvre d’autres sagesses, d’autres ordres du monde. Du Congo au Tibet, on voit se transformer le regard du héros : de la domination à l’écoute, de la conquête à la contemplation. C’est l’Europe elle-même qui apprend la modestie, passant du colonialisme à la quête spirituelle. Nietzsche aurait reconnu là le passage de la “volonté de vérité” à la “volonté d’art” — la transformation de la connaissance en sagesse.
Ainsi, chaque figure du monde d’Hergé incarne une facette de l’humanité moderne : Tintin la clarté, Haddock le chaos, Milou l’instinct, Tournesol la raison, les Dupondt la conformité, Castafiore la vanité, Rastapopoulos la corruption, Nestor la fidélité. Ensemble, ils forment une allégorie du devenir européen, cet entrelacs de lucidité et de vertige, de progrès et de nostalgie. Tintin n’est pas seulement un héros de papier : il est le centre d’un cosmos moral où s’affrontent la lumière et la nuit, l’esprit et la vie.
Et si l’on comprend encore aujourd’hui ses aventures, c’est peut-être parce qu’elles rejouent à leur manière la question que Nietzsche posait déjà : comment rester vivant dans un monde désenchanté ? Tintin y répond sans discours : en avançant, simplement, avec pour compagnons la tempête et le chien, le doute et la fidélité — et cette obstination joyeuse à croire que le monde, malgré tout, mérite encore d’être exploré.