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Quand gouverner, c’était encore réfléchir

posté les 28/10/2025 par Bruno vue(s)1

Quand gouverner, c’était encore réfléchir

#Chroniques du quotidien, colères justes et douceurs assumées

posté le 28/10/2025 par Bruno vue(s)1

Je viens de revoir Le Président d’Henri Verneuil, encore une fois. Et comme à chaque fois, ce film me frappe non pas par sa nostalgie d’une grandeur perdue, mais par sa lucidité — presque clinique — sur la mécanique du pouvoir. Jean Gabin, dans le rôle d’Émile Beaufort, n’incarne pas tant un âge d’or révolu qu’une conscience, un rappel : la politique n’a jamais été pure, mais elle avait encore le luxe du temps.

Beaufort n’est pas un saint républicain. Il est fatigué, lucide, parfois amer. Il sait qu’autour de lui, les jeux d’influence, les amitiés intéressées, les revirements opportunistes composent la vraie matière du pouvoir. Mais ce qui le distingue de ses contemporains — et sans doute de nos dirigeants d’aujourd’hui —, c’est le temps long : la capacité de penser au-delà du moment, d’écrire encore quand tout le monde communique déjà.

C’est peut-être cela, la vraie fracture entre hier et aujourd’hui. Il n’y avait pas plus d’hommes d’État qu’aujourd’hui — les Blum, les Mendès France ou les De Gaulle ont toujours été l’exception, pas la règle. Mais la différence, c’est qu’on vivait encore dans un monde où la parole construisait, au lieu de seulement occuper. Où la communication ne saturait pas le réel. Où la lenteur d’un discours pouvait encore être un acte politique.

Dans Le Président, Verneuil filme un monde où l’on débat encore avec des phrases entières, des silences, des regards. Aujourd’hui, la politique parle en slogans, en formats, en stories. La conviction s’est dissoute dans la mise en scène. On n’argumente plus, on “gère l’image”. Beaufort, lui, ne cherche pas à séduire ; il cherche à convaincre. Et c’est ce décalage — cette étrangeté presque — qui rend le film si actuel.

Ce n’est donc pas un film nostalgique, mais un miroir. Il nous renvoie ce que nous avons perdu : la lenteur du jugement, la densité du mot, la responsabilité du discours.
La politique d’aujourd’hui n’est pas moins cynique qu’hier, mais elle est plus bruyante. Elle confond l’expression et la pensée, la mise en scène et l’action.

En regardant Gabin parler, calmement, posément, face à une Assemblée de visages nerveux et pressés, on se dit que tout est là : l’opposition entre la durée et le flux, entre la réflexion et la réaction. Le Président ne nous dit pas que le passé était meilleur — il nous rappelle simplement qu’on gouverne mal quand on ne prend plus le temps de penser.