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La caresse, pacte de paix entre les vivants

posté les 31/10/2025 par Bruno vue(s)1

La caresse, pacte de paix entre les vivants

#Désir, différence et sincérité

posté le 31/10/2025 par Bruno vue(s)1

Hier soir, j’ai caressé longuement ma vieille chatte, ce que je fais rarement. Elle ronronnait de plaisir, les yeux mi-clos, la tête légèrement renversée vers ma main. Dans ce moment suspendu, sans parole et sans but, j’ai senti monter en moi une étrange paix. Ce simple geste m’a fait méditer sur ce que nous appelons — trop vite peut-être — la caresse.

La caresse n’est pas un geste anodin. Elle ne sert à rien, elle ne produit rien, elle ne prouve rien. Elle ne répare pas, elle ne conquiert pas. Elle est de l’ordre du pur être, non du faire. En caressant, on renonce à agir : on touche sans vouloir posséder, on frôle sans vouloir prendre. C’est la main devenue écoute, le contact devenu prière.

Chez l’animal, la caresse réveille des instincts anciens : le toilettage, la protection, la reconnaissance d’un lien. Chez l’humain, elle prend une dimension plus mystérieuse. C’est comme si, à travers ce toucher lent, nous retrouvions le souvenir d’un monde avant les mots, un monde où l’amour n’avait pas encore besoin de phrases pour exister. La caresse est le langage premier, celui de la mère pour son enfant, de l’ami pour l’ami, du vivant pour le vivant.

Elle est souvent dite « féminine », sans doute parce qu’elle suppose douceur, patience, réceptivité — des qualités que nos cultures ont associées au féminin. Pourtant, elle habite en chacun de nous, homme ou femme, chaque fois que nous acceptons d’aimer sans dominer, de nous offrir sans calcul. La caresse est la tendresse débarrassée du désir de posséder.

Mais tout le monde ne la supporte pas. Certains s’en méfient, d’autres s’en protègent. Être caressé, c’est s’abandonner, c’est laisser l’autre franchir le seuil de notre peau. Il faut avoir connu la confiance pour supporter cette intrusion douce. Beaucoup, hélas, n’ont reçu du toucher que la peur ou la contrainte, et leur corps reste en garde. La caresse, alors, devient un territoire fragile, un rappel de ce qui fut refusé ou perdu.

Il existe aussi des caresses qui ne passent pas par la main. Ce sont les caresses verbales : un mot qui enveloppe, une voix qui apaise, un silence qui comprend. Certaines paroles effleurent mieux qu’une main ; elles réparent sans contact, elles touchent sans blesser.

En philosophie, Emmanuel Lévinas a écrit que la caresse « ne sait pas ce qu’elle cherche ». Elle est ouverture à l’infini de l’autre, attente de ce qui n’a pas encore été. Peut-être est-ce cela, le secret du geste : il ne cherche pas à conclure, il attend. Il ne vise pas le corps, mais ce qu’il y a derrière — l’âme, ou du moins cette part invisible qui, un instant, consent à s’abandonner.

Hier soir, en caressant ma chatte, j’ai senti cette réciprocité silencieuse : je la calmait, mais elle m’apaisait davantage encore. Nos souffles se répondaient. Dans ce frottement d’une peau contre une fourrure, j’ai compris que la caresse est d’abord un pacte de paix, un geste d’amour sans projet. Elle dit au monde : « Je ne te veux rien, je suis simplement là, avec toi. »

Et peut-être qu’à l’heure où tout devient vitesse, capture et performance, ce geste lent et inutile est la plus belle des résistances.