Il y a des jours où j’ai l’impression que le monde qui m’entoure perd peu à peu toutes ses aspérités. Comme si quelqu’un passait en permanence un grand papier de verre sur le réel pour le rendre lisse, neutre, inoffensif. Plus rien ne dépasse, plus rien ne coupe, plus rien ne sent vraiment fort. Et au fond, je ne sais pas si je dois m’en réjouir ou en avoir peur.
On nous explique que c’est pour notre bien. On ne fume plus, on ne boit plus (ou juste « avec modération »), on court, on marche avec des montres connectées qui comptent nos pas, on surveille notre sommeil, notre glycémie, notre fréquence cardiaque. On conduit des voitures bardées d’aides à la conduite, de radars, d’alertes de franchissement de ligne, de capteurs de fatigue. L’habitacle devient un cocon silencieux, climatisé, filtré. Tout est pensé pour qu’aucun choc – ni physique, ni sonore, ni olfactif – ne vienne troubler ce tunnel aseptisé entre domicile et travail.
Les intérieurs suivent la même logique. Meubles standardisés, fonctionnels, faciles à monter, faciles à revendre. Les mêmes étagères, les mêmes canapés, les mêmes lampes dans des millions de salons. On vit dans des catalogues. Les maisons deviennent des cubes stricts, alignés, optimisés, avec juste ce qu’il faut de fenêtres pour cocher les cases « luminosité » et « performance énergétique ». C’est pratique, c’est rationnel, mais parfois j’ai la sensation de marcher dans un décor de série, pas dans des lieux où des vies se sont réellement frottées aux murs.
Les corps eux aussi se normalisent. On s’habille « zéro défaut » : pas trop extravagant, pas trop marqué, pas trop personnel. Des vêtements techniques, respirants, fluorescents pour être bien vus, bien sécurisés, bien dans la norme. Même la couleur semble avoir été pensée d’abord pour les assurances et les règlements plutôt que pour le plaisir ou la beauté. Il faut être visible, mais surtout pas remarquable. Conformiste jusque dans le jogging fluo.
En surface, l’argument tient debout : on vit plus longtemps, on réduit les risques, on évite les drames. Moins d’accidents, moins de cancers liés au tabac ou à l’alcool, moins de morts sur la route. Qui aurait envie de revenir en arrière sur les progrès médicaux, les ceintures de sécurité, les vaccins, la qualité de l’air dans les villes ? Personne de raisonnable. Et c’est là que le malaise se glisse : ce n’est pas tellement le progrès que je questionne, c’est ce qu’on est en train d’en faire.
Parce que tout semble désormais organisé autour d’une obsession : durer. Durer le plus longtemps possible, avec le moins d’aléas possibles. On nous vend une existence prolongée, protégée, suivie, monitorée – mais pour quoi faire, au juste ? Vivre plus longtemps, d’accord, mais pour vivre quoi, si le quotidien devient un long couloir blanc où chaque risque, chaque imprévu, chaque excès a été banni au nom de la sécurité et de la bonne santé ?
Et comme ce couloir est ennuyeux, on lui colle des écrans sur les murs.
Alors on binge-watch des séries, on enchaîne les saisons comme on avale des comprimés pour faire passer la journée. On scrolle TikTok, Twitter, Instagram, peu importe le poison, pour tuer ce temps que tout le reste de notre vie essaie désespérément de prolonger. On s’anesthésie à coups de flux continus pour supporter une existence qu’on a rendue insipide en voulant la rendre sans danger. Vivre plus longtemps, oui. Mais plus longtemps où ? Dans quoi ? Dans quel paysage intérieur ?
Je ne prétends pas être au-dessus de tout ça. Je coche moi aussi une bonne partie des cases : je mets ma ceinture, je fais attention à ce que je mange, je regarde trop de séries, je perds du temps à scroller. J’aime le confort, la douche chaude qui marche, le wifi qui ne coupe pas, la voiture qui démarre. Je ne rêve pas de revenir à la bougie ni à l’époque où on fumait dans les trains. Mais quelque part, je sens qu’on est en train de perdre une chose plus subtile : le droit au rugueux, au bizarre, au laid, au risqué – choisi, assumé.
Les aspérités, ce sont les bars qui sentaient la bière renversée et la fumée froide, les cafés de quartier avec leurs chaises dépareillées, les appartements un peu tordus où rien n’est à niveau, les vêtements qui ne flattent pas mais qui racontent une histoire. Ce sont aussi les conversations qui dérapent, les soirées trop arrosées, les rencontres inattendues parce qu’on n’avait pas tout planifié via un agenda partagé et une appli de dating. Tout cela fabriquait du relief, des souvenirs, des récits. Ça laissait des traces.
Aujourd’hui, on veut des trajectoires sans bosses, des CV sans trous, des vies sans décrochement. On optimise, on sécurise, on standardise. On applique au vivant les méthodes de la qualité totale : zéro défaut, zéro incident, zéro risque. Et on finit avec un paysage humain qui ressemble à une zone commerciale un dimanche matin : propre, rationnelle, vide.
Je ne sais pas comment on en sort. Je ne crois pas à la posture du vieux grincheux qui explique que « c’était mieux avant ». Non, tout n’était pas mieux avant. On oublie très vite à quel point certains risques étaient absurdes, violents, injustes. Mais je crois qu’on a besoin d’apprendre à choisir où laisser revenir les aspérités. À décider que tout n’a pas besoin d’être optimisé, mesuré, protégé.
Peut-être que ça peut commencer modestement. Accepter de marcher sans tracker d’activité. Ranger son téléphone dans un tiroir une soirée entière. Garder un vieux meuble bancal au milieu du salon juste parce qu’il a une histoire. Laisser un mur nu plutôt que d’acheter la même affiche que tout le monde. Aller dans un bar qui n’est pas instagrammable. Porter un vêtement qui ne sert à rien – sauf à nous faire plaisir.
Ce ne sont pas des gestes héroïques. Juste des petites fissures dans la vitre de sécurité qui entoure nos vies. Des endroits où le monde peut redevenir un peu rugueux, un peu imprévisible, un peu vivant. Je n’ai pas la solution, je tâtonne comme tout le monde. Mais je me demande si notre problème principal n’est pas là : à force de vouloir vivre plus longtemps, on a oublié qu’il fallait aussi vivre plus fort, plus vrai, avec des reliefs. Et ça, aucun algorithme de recommandation ne pourra le faire à notre place.