Ce matin, j’ai reçu un message de Mon Espace Santé. Une petite notification bien propre, bien sage : « Il est temps d’aller chez le dentiste, il est recommandé de consulter une fois par an. »
Et là, très honnêtement, ma première réaction a été : mais foutez-moi la paix.
Je vais chez le dentiste quand j’en ai besoin, quand j’en ai envie, ou quand ma conscience me rattrape parce que ça fait vraiment trop longtemps. Mais certainement pas parce qu’un serveur quelque part a décidé qu’il était temps de me rappeler que j’ai des molaires. C’est quoi l’étape suivante ? Un message pour me dire qu’il fait froid dehors et que je dois mettre un pull ? Un rappel pour me signaler que je dois me brosser les dents après chaque repas ? Une alerte pour m’encourager à bien penser à respirer régulièrement ?
J’ai bientôt 70 ans. Adulte, responsable, et pas encore gâteux – merci de me laisser le bénéfice du doute. J’ai traversé des décennies sans notif push de la Sécu pour survivre à l’hiver, prendre rendez-vous chez le généraliste ou acheter du dentifrice. Et je découvre désormais qu’on me considère comme un mélange étrange entre un patient fragile, un enfant distrait et un utilisateur à « engager » via des relances régulières.
Je comprends très bien l’intention, au fond. On nous dira que c’est pour notre bien, pour notre santé, pour la prévention. Que trop de gens négligent les soins, qu’un contrôle dentaire annuel permet d’éviter des drames, que les systèmes de santé coûtent moins cher quand on soigne en amont plutôt qu’en urgence. Sur le papier, difficile de contester : la prévention, c’est précieux. Mais la façon dont c’est fait dit autre chose. Elle dit : « On va gérer pour toi ce que tu es manifestement incapable de gérer tout seul. »
C’est cette infantilisation douce, souriante, parfaitement bienveillante qui finit par m’agacer. Ce sentiment diffus que ma vie doit être pilotée par des tableaux de bord auxquels je n’ai pas tout à fait accès, mais qui, eux, savent. Eux savent quand je dois aller chez le dentiste, faire un bilan sanguin, marcher davantage, dormir plus, manger moins sucré, boire plus d’eau. Eux ont la bonne fréquence, la bonne norme, le bon rythme. Et moi, dans cette histoire, je deviens quoi ? Un organisme à maintenir, un dossier à stabiliser, une courbe à replacer dans les clous.
La vraie question, ce n’est pas : « Est-ce que c’est utile ? », parce que oui, parfois ça l’est. C’est plutôt : « Jusqu’où va-t-on laisser des systèmes automatiques s’immiscer dans le détail de nos vies au nom de notre bien-être ? »
Aujourd’hui, c’est « pensez à aller chez le dentiste ». Demain, ce sera peut-être : « Vous avez dépassé votre quota de calories cette semaine, songez à renoncer à ce dessert » ou « Votre activité physique est insuffisante, voici trois créneaux disponibles pour une marche rapide de 30 minutes. » Techniquement, tout cela est déjà possible. Et socialement, on s’y habitue sans même s’en rendre compte.
Le plus pervers, c’est que ce contrôle ne ressemble pas à du contrôle. Ce sont de gentilles notifications, des rappels, des recommandations. On ne nous hurle pas dessus, on ne nous menace pas, on nous « accompagne ». Le ton est toujours neutre, rassurant, presque chaleureux. Mais sous ce vernis, il y a une idée très simple : tu n’es pas fiable, on va t’aider à te gérer. Ta mémoire n’est pas suffisante, ta volonté non plus, ta responsabilité encore moins. Alors on te met des garde-fous numériques.
Est-ce que j’ai besoin qu’on me parle comme à un être rationnel et autonome, capable de faire des choix, ou comme à un enfant qu’il faut encadrer ?
Je sais parfaitement que mes dents vieillissent. Je sais que je ne suis pas immortel. Je sais que je devrais probablement aller plus souvent chez le dentiste. Mais je revendique le droit d’oublier, de procrastiner, de me dire « j’irai quand j’irai ». Le droit, aussi, de décider que je préfère un peu moins de santé parfaite et un peu plus de liberté imparfaite.
Ce n’est pas une croisade contre Mon Espace Santé, ni contre la médecine, ni contre le progrès. C’est juste un rappel à quelque chose de plus simple : à force de nous surprotéger, de tout cadrer, de tout anticiper, on finit par traiter les adultes comme des mineurs à vie. On confond la prévention avec la tutelle permanente.
Qu’on me propose des outils, des informations claires, des accès facilités, très bien. Qu’on me tienne la main jusqu’au fauteuil du dentiste en me disant à quel moment je dois m’y asseoir, là, ça coince. On me dira que je peux désactiver les notifications, que rien n’est obligatoire. C’est vrai. Mais ce glissement culturel, lui, est bien réel : on s’habitue à ce que d’autres pensent pour nous le moment opportun, la fréquence idéale, le bon comportement.
À mon âge, je n’ai pas besoin d’un État-application qui me parle comme à un élève distrait. J’ai besoin qu’on me considère comme quelqu’un capable de dire oui, non, plus tard, jamais, et d’en assumer les conséquences. Si je perds une dent parce que je n’ai pas pris rendez-vous à temps, ce sera peut-être idiot, mais ce sera mon idiotie, pas un bug dans le système de notifications.
Alors oui, je lirai encore ces messages. Peut-être que certains me seront utiles. Peut-être que j’irai effectivement chez le dentiste dans les semaines qui viennent. Mais j’aimerais qu’on garde une chose en tête : vivre, ce n’est pas être sous contrôle permanent, même bienveillant. C’est aussi savoir décider par soi-même, y compris mal, y compris trop tard, y compris avec quelques dents en moins.