Depuis plus d'un siècle, nos sociétés occidentales reposent sur un équilibre relativement simple. Ceux qui travaillent produisent de la richesse. Une partie de cette richesse est prélevée sous forme d'impôts et de cotisations sociales afin de financer les retraites, l'assurance maladie, l'école, les infrastructures, le chômage ou encore les politiques de solidarité.
Le travail ne sert donc pas seulement à produire. Il est aussi le principal mécanisme de redistribution des richesses.
Mais que se passera-t-il si ce lien se rompt ?
Pendant longtemps, chaque révolution technologique a remplacé certains métiers tout en en créant de nouveaux. La mécanisation a réduit le travail agricole, mais elle a fait naître l'industrie. L'automatisation a supprimé des emplois ouvriers, mais a créé des emplois de techniciens, d'ingénieurs ou d'informaticiens.
L'intelligence artificielle pourrait être différente.
Pour la première fois, ce ne sont plus seulement les tâches physiques qui sont automatisées, mais également une partie croissante des activités intellectuelles. Développeurs, juristes, comptables, traducteurs, graphistes, médecins sur certaines tâches, analystes, enseignants... aucun métier fondé principalement sur le traitement de l'information ne semble totalement à l'abri.
Il ne s'agit pas de dire que tous ces métiers disparaîtront. L'histoire invite à la prudence face aux prophéties. En revanche, il paraît raisonnable de penser que la quantité de travail humain nécessaire pour produire une même richesse pourrait diminuer fortement.
Or c'est précisément là que se situe le véritable bouleversement.
Aujourd'hui, le financement de notre modèle social repose essentiellement sur le travail. Les salaires génèrent des cotisations sociales. Les entreprises qui emploient des salariés participent au financement de la protection sociale. L'impôt sur le revenu est lui aussi largement alimenté par le travail.
Si demain une part importante de la valeur est produite par des systèmes d'intelligence artificielle, des robots et quelques infrastructures numériques détenues par un nombre limité d'acteurs, la richesse continuera probablement d'être créée... mais elle ne transitera plus par les mêmes circuits.
Nous pourrions alors assister à un paradoxe inédit : une société toujours plus productive, mais un modèle de redistribution de moins en moins adapté à cette nouvelle façon de produire.
Cette réflexion rejoint les travaux de l'historien Peter Turchin. Selon lui, les grandes crises politiques apparaissent lorsque plusieurs phénomènes se combinent : l'augmentation des inégalités, l'affaiblissement des finances publiques, la frustration d'une partie des élites et le sentiment, pour une fraction croissante de la population, d'être exclue des bénéfices du système.
L'intelligence artificielle n'est pas au cœur de sa théorie. Pourtant, elle pourrait accélérer chacun de ces mécanismes.
Si les revenus du travail diminuent relativement aux revenus du capital, les inégalités risquent de se creuser. Si les recettes publiques continuent de dépendre principalement des salaires, le financement de l'État-providence pourrait devenir plus difficile. Enfin, si une partie de la population a le sentiment que la société n'a plus réellement besoin de son travail, c'est la légitimité même du contrat social qui pourrait être remise en question.
Car au fond, notre pacte collectif repose sur une idée implicite :
Chacun contribue selon son travail, et chacun bénéficie en retour de la protection de la collectivité.
Mais que devient ce pacte lorsque la production dépend de moins en moins du travail humain ?
La véritable question n'est donc peut-être pas : « L'IA va-t-elle supprimer des emplois ? »
La véritable question est plutôt :
Comment redistribuer une richesse qui n'est plus principalement créée par le travail humain ?
Il n'existe aujourd'hui aucune réponse consensuelle. En revanche, plusieurs pistes commencent à émerger.
La première consiste à déplacer progressivement le financement de la protection sociale du travail vers le capital et les bénéfices issus de l'automatisation. Si les machines créent davantage de valeur, il paraît logique que cette valeur contribue elle aussi au financement de la solidarité nationale.
Une seconde idée serait de développer des fonds souverains ou des fonds citoyens détenant des participations dans les grandes entreprises de l'IA. Les dividendes distribués financeraient alors directement une partie des services publics ou seraient reversés à l'ensemble des citoyens.
D'autres défendent l'idée d'un revenu universel, permettant à chacun de disposer d'un revenu de base indépendamment de son emploi. L'idée est séduisante sur le papier, mais elle soulève de nombreuses questions : son financement, son impact sur les incitations au travail, ou encore le risque de créer une société où une partie de la population vivrait durablement à l'écart de toute activité productive.
Une autre voie, sans doute moins spectaculaire mais plus réaliste, consisterait à favoriser un partage plus large de la propriété du capital : participation des salariés, actionnariat populaire, coopératives, épargne investie dans les entreprises qui bénéficieront le plus de l'automatisation. Si chacun devient, même modestement, copropriétaire des outils qui produisent la richesse, la redistribution ne passe plus uniquement par l'impôt.
Il faudra probablement combiner plusieurs de ces solutions plutôt que d'espérer une réponse unique.
Mais au-delà des mécanismes économiques, une interrogation plus profonde demeure.
Depuis des siècles, le travail ne procure pas seulement un revenu. Il structure nos journées, crée du lien social, donne un statut, une utilité, parfois même une identité. Si la société a besoin de moins de travail humain pour fonctionner, il faudra inventer d'autres façons de reconnaître la contribution de chacun.
C'est peut-être là le véritable défi du XXIᵉ siècle.
L'intelligence artificielle ne nous oblige pas seulement à repenser notre économie. Elle nous oblige à redéfinir ce qui fonde notre place dans la société.
Et cette question dépasse largement la technologie. Elle touche à notre conception même de la citoyenneté, de la solidarité et du sens que nous donnons au travail.